Faut-il se ressembler pour s'assembler ?

Qui se ressemble s'assemble » : il est naturel d'aller spontanément au semblable plutôt qu'au dissemblable, car le semblable - celui qui vous ressemble et avec qui on se sent des affinités - est plus facile à aborder et à comprendre. Les gens étant tous différents, c'est un soulagement et un bonheur de se découvrir des liens avec quelqu'un, et parfois des affinités profondes par-delà les apparences différentes ; l'autre devenu le semblable vous tend un miroir et vous apprend sur vous-même, à condition toutefois de rester un autre, non un double fascinant. C'est donc à un mixte de semblance et de dissemblance que l'on a affaire dans toute relation réussie, car si trop de dissemblance éloigne, trop de ressemblance conduit au mimétisme et à la grégarité à l'œuvre dans la psychologie des foules, où tous se ressemblent moyennant la perte, au moins provisoire, de leur individualité propre.

Le traitement du sujet peine à trouver une forme philosophique, faute sans doute d'une élaboration suffisante lors de sa présentation. Il est question des difficultés de la mixité sociale, ou de celles liées à la constitution d'une nation et d'un esprit national à partir d'ensembles hétérogènes et d'individus tous différents. Un société n'est pas une communauté, mais elle doit pouvoir lier ensembles ses membres par des références et un esprit communs, tenir l'équilibre entre le particulier et le général, voire l'universel des valeurs et des principes. Finalement, un accord se fait autour de l'idée qu'on se met ensembles autour d'un projet collectif, sans renoncer à son individualité, et que c'est là la clé de la réussite du projet ; chacun y contribue à sa manière, et ne renonce qu'à la part de liberté qui permet de faire aboutir le projet, d'après des règles de fonctionnement du collectif librement acceptées.

Dans un dialogue intitulé « le Lysis », et consacré à l'amitié, Platon envisage la question du semblable et du dissemblable. Il est couramment admis que le semblable va au semblable, et que c'est ainsi que se noue l'amitié. Cependant, il ne saurait y avoir d'amitié (sincère) entre des méchants. Par ailleurs, que peut bien apporter le semblable au semblable et de quelle utilité peut-il lui être ? Le méchant est l'ennemi du méchant, et le bon, s'il l'est, se suffit, et n'a pas besoin d'un autre bon pour l'être. Le potier jalouse le potier, l'aëde l'aëde (tout comme, pourrait-on ajouter, l'égalité des conditions suscite la comparaison et l'envie). Bien au contraire, ce sont les dissemblables qui se cherchent, le malade et le médecin, celui qui sait et celui qui ne sait pas, l'homme et la femme.Irons-nous pourtant jusqu'à dire que l'ami cherche l'ennemi et l'injuste la justice ? Il faut donc explorer une troisième voie, et partir du cas où celui qui cherche n'est ni semblable ni dissemblable à ce qu'il cherche. Ainsi de celui qui cherche le savoir : s'il sait, il ne le cherche pas, pas davantage s'il est enfoncé dans l'ignorance. De même, s'il cherche le bon, il ne doit être lui-même ni bon, ni gangrené par la méchanceté, mais dans l'état intermédiaire où, guetté par le mal, il aspire à s'en défaire.

On ne doit donc pas dire que le semblable va au semblable, ni au dissemblable, mais que c'est dans cet état intermédiaire qu'il peut désirer devenir semblable (à ce qui est bon, beau, juste et vrai) et dissemblable (à ce qui est laid, mal, injuste et faux).