« Les peuples cessent de vivre quand ils cessent de se souvenir » (Foch)

La citation du maréchal Foch recoupe une observation courante, d'après laquelle l'identité , celle d'un individu comme celle d'un peuple, repose sur sa mémoire. Pour un individu, le constat est d'abord médical : sans mémoire, pas de conscience, ni de conscience de soi. Pour un peuple, il s'agit de comprendre d'où il vient pour savoir où il va. Enoncée par un militaire, la phrase dit aussi que pour se battre, il faut avoir quelque chose à défendre, et que ce quelque chose n'est pas seulement le territoire, ni les institutions et le mode de vie actuels, mais encore l'héritage résultant du pénible effort des générations passées pour rendre ce mode de vie possible et faire que la nation soit ce qu'elle est, c'est-à-dire précisément une nation, et non, pour reprendre la formule de Mirabeau, un agrégat de peuples désunis. D'où l'importance des commémorations, qui font le lien entre présent et passé , et d'où le rôle de l'enseignement de l'histoire.

Peu de peuples, aujourd'hui encore, sont des nations, capables de surmonter leurs divisions par une mémoire commune ; pour les autres, leurs membres peuvent bien partager un même territoire borné par des frontières communes , ils ne constituent pas un peuple, seulement une population.

D'où le problème-difficile- de la définition d'un peuple. Un peuple est une entité homogène, mais ce caractère ne lui vient ni de la « race » ni même d'une communauté de croyances ou de modes de vie. Ces traits peuvent bien caractériser des populations isolées les unes des autres , mais ils ne valent plus depuis longtemps pour les peuples modernes, et encore moins pour les peuples actuels, où la libre circulation des hommes crée un brassage que résume le terme de « multiculturalisme ». Ces nouvelles conditions rendent plus que jamais nécessaire l'appel à une mémoire commune, seule capable de fonder une identité commune. Mais où trouver une telle mémoire, et comment demander aux nouveaux arrivants venus des quatre coins du monde de se souvenir d'une histoire que ni eux ni leurs ancêtres n'ont partagé ?

Cependant la mémoire n'est pas seulement inscrite dans les faits historiques, mais aussi dans la langue et les œuvres de la culture. Le cas de la France est ici exemplaire. On trouve de tout dans l'histoire de France, du bon et du moins bon, mais la langue française et les œuvres qu'elle a inspiré expriment à la fois la singularité de l'esprit national, et le fait que cette langue et ces œuvres-du moins les meilleures d'entre elles- ont vocation universelle et parlent à tous les hommes. Et on pourrait en dire autant de nos institutions républicaines, qui elles aussi, tout en étant propres à la France, servent de référence pour le monde entier.

Il ne doit donc pas être impossible de fonder un peuple français, y compris sur les bases multiculturelles actuelles, en fédérant tous ses membres autour de valeurs à la fois spécifiques et universelles, et sans trop porter l'accent sur les références historiques ; ce qui s'est déjà fait par le passé, et ce qui, soit dit en passant, conduit à ne pas trop perdre son sang-froid face à la situation actuelle, qui n'est pas à ce point nouvelle. Car la mémoire ne consiste pas seulement à se souvenir, mais à s'imprégner de ce qui est intemporel.