DARWIN A-T-IL EU TORT D’AVOIR RAISON ?

« Darwin a-t-il eu tort d’avoir raison ? » Je me suis vite rendu compte que le sujet était beaucoup plus complexe que je ne l’imaginais et j’reviendrai plus tard ?

Mais d’abord, qu’en est il de la théorie de l’évolution, de la sélection naturelle selon Darwin ? Il est nécessaire pour l’appréhender de l’aborder sous ses différents aspects, idéologiques, scientifiques, et religieux. En effet sa théorie de l’évolution des espèces est comprise parfois comme synonyme d’amélioration, d’une progression faite au profit des espèces les plus aptes à rester en vie, dans un environnement qui leur est agressif. Il s’agit ici d’une interprétation partielle de ce qu’est le Darwinisme.

Un peu d’histoire pour mieux situer le contexte de la question.

Darwin est né en 1809 en Angleterre et est décédé en 1882. Il abandonnera des études de médecine, révolté par la brutalité de la chirurgie et très vite s’intéresse à la taxidermie, la théorie de l’évolution de Lamarck et la géologie.

Il entreprend de 1831 à 1836 un voyage à bord d’un navire le Beagle, avec lequel il fera le tour du monde et reviendra après une observation poussée de la géologie et des comparaisons entre les différentes espèces vivantes ou fossiles observées. Et en conclut que ses observations « sapent la notion de stabilité des espèces » et que « de tels faits m’ont semblé jeter un peu de lumière sur l’origine des espèces ».

Dans l’environnement social et religieux d’alors, cette approche est considérée comme mettant en péril la base divine de l’ordre social. C’est en 1837 que pour la première fois il écrit « je pense » au dessus de sa première esquisse d’un arbre montrant l’évolution.

En 1859 il publie L’origine des Espèces et sa théorie est exposée dans son introduction « Comme il naît beaucoup plus d’individus de chaque espèce qu’il n’en peut survivre, et que, par conséquent, il se produit souvent une lutte pour la vie, il s’ensuit que tout être s’il varie, même légèrement, d’une manière qui lui est profitable, dans des conditions complexes et quelquefois variables de la vie, aura une meilleure chance pour survivre et ainsi se retrouvera choisi d’une façon naturelle. En raison du principe dominant de l’hérédité, toute variété ainsi choisie aura tendance à se multiplier sous sa forme nouvelle et modifiée. » . C’est le principe de la sélection naturelle.

En 1871, il publie La Filiation de l’Homme dans lequel il écrit « Malgré les qualités nobles de l’humanité et des pouvoirs qu’elle avait développés, l’Homme porte toujours dans sa constitution physique le sceau ineffaçable de son humble origine ».

Cette approche déclenche une tempête dans les milieux chrétiens qui ne supportent pas que « L’homme descende du singe ». Depuis des siècles deux théories s’affrontent le matérialisme et l’idéalisme, l’une affirme que les phénomènes naturels sont produits par les forces physico-chimiques immanentes à la matière (Démocrite, Epicure), alors que les dualistes (Platon, Aristote) séparent le monde matériel du monde spirituel.

Depuis que l’Homme se compare aux autres espèces, il n’a jamais douté qu’il était d’une autre espèce que l’espèce animale (çà fait beaucoup d’espèces). D’autre part les religions chrétiennes sont immédiatement, et vigoureusement intervenues pour contrer cette approche mécanistique qui met en péril la notion d’une globalité divine, quelle qu’en soit l’expression. Il faut noter que plus tardivement, mais tout aussi violemment l’Islam s’est insurgé très violemment contre cette théorie.

Donc le Darwinisme nous demande fortement de témoigner d’une humilité certaine.

Ai-je répondu à la question « Darwin a t’il eu tort d’avoir raison » ?

Non bien entendu. J’ai alors cherché une autre approche pour mieux répondre à cette interrogation. Ceci, non pas en faisant référence à toutes les théories réfutant les conceptions darwiniennes, quelles soient d’ordre philosophiques, économiques et sociales, éthiques ou scientifiques, mais plutôt en invoquant les dévoiements de sa théorie. Ce dévoiement prend deux formes, l’une extrapole la théorie à des structures autres que biologiques, quant à l’opposé certains se sont évertués à accepter cette idée de sélection naturelle en affirmant que l’Homme était, et resterait, la forme la plus aboutie de l’évolution, et, surtout, de l’inaltérabilité de sa présence au monde. Il me semble que cette compréhension est une incompréhension de la pensée darwinienne. Mais j’y reviendrai à la fin de mon exposé.

Donc par la double énergie d’oppositions différentes le Darwinisme a été, et est encore singulièrement combattue.

Herbert Spencer et le « darwinisme social ».

Sous le vocable de « darwinisme social », certains auteurs regroupent l’eugénisme et la philosophie de Spencer, c’est à éviter car les deux ne vont pas nécessairement de pair. Spencer lui-même ne s’intéressait pas du tout à l’eugénisme. Historiquement, depuis 1880, c’est l’idéologie spencerienne qui est visée par l’expression « darwinisme social », expression d’autant plus trompeuse que Spencer était plus lamarckien que darwinien. Il faut donc plutôt dire « spencérisme ».

L’ambition de Spencer a été de bâtir un système philosophique synthétique, à vocation universelle. Ce système devait tout englober, depuis la structure de l’univers jusqu’aux règles régissant les sociétés humaines. C’est ce qu’il a appelé « l’évolutionnisme philosophique ». Cette philosophie était fondée sur une « loi d’évolution » qui s’appuyait sur des lois physiques et biologiques connues à l’époque, donc sur des lois naturelles.

La composante biologique de cette loi d’évolution était une idée du grand embryologiste de l’époque, Karl Ernst Von Baer, qui postulait que le développement d’un être vivant se fait de l’homogène vers l’hétérogène. Un œuf apparaît effectivement plus homogène qu’un individu adulte composé d’organes très différents. Appliquant cette loi aux sociétés humaines, Spencer en déduisait, entre autres, que les inégalités sociales étaient la marque d’une société évoluée. Pour lui, l’égalité était régressive et l’individu devait primer sur la société.

Après la publication de L’Origine des espèces, Spencer a récupéré l’idée de sélection naturelle qu’il a intégrée dans son système en la transformant en « survie du plus apte » ; une règle impitoyable mais nécessaire, selon lui, à la bonne évolution des sociétés civilisées. Là encore, comme pour l’eugénisme, ce n’est pas la théorie de Darwin qui est à l’origine de l’idéologie, les premiers écrits de Spencer étaient d’ailleurs bien antérieurs à 1859. La citation suivante est assez représentative de sa pensée. Il décrit la lutte pour la vie entre carnivores et herbivores et les combats des mâles pour la reproduction, puis il transpose directement aux sociétés humaines :

« Le bien être de l’humanité existante et le progrès vers la perfection finale sont assurés l’un et l’autre par cette discipline bienfaisante mais sévère, à laquelle toute la nature animée est assujettie : discipline impitoyable, loi inexorable qui mènent au bonheur mais qui ne fléchissent jamais pour éviter des souffrances partielles et temporaires. La pauvreté des incapables, la détresse des imprudents, le dénuement des paresseux, cet écrasement des faibles par les forts, qui laisse un si grand nombre ‘dans les bas-fonds et la misère’ ( en français dans le texte ) sont les décrets d’une bienveillance immense et prévoyante »[6]

Ce texte a été écrit en 1851, donc 8 ans avant la publication de « L’origine des espèces » ! Dans la logique de cette pensée, il prône la suppression des règles établies par les législateurs car il faut laisser faire les lois de la nature. Cela l’a conduit à être l’un des défenseurs les plus radicaux de l’individualisme et de la concurrence. En économie, il est donc ultra-libéral et, comme tous les économistes ultra-libéraux, il croit à une harmonie naturelle qui ne doit pas être perturbée par des règles humaines. Ce n’est pas le cas des libéraux classiques qui estimaient que l’État devait garder un certain contrôle sur les mécanismes économiques ( Adam Smith, Turgot et autres ) ( Voir notamment : Francisco Vergara, « Les Fondements philosophiques du libéralisme », éd. La Découverte et Syros, 2002 ). Pour Smith notamment, ce n’est pas l’Etat qui menace le plus l’économie de marché mais les industriels qui font tout pour s’affranchir des contraintes du marché et imposer leurs prix.

Pour Spencer une société humaine évoluée ( industrielle ) doit être bâtie sur trois grands principes : – L’égale liberté pour tous, – le droit naturel des individus, – la coopération pacifique volontaire.

Il soutient vigoureusement qu’un gouvernement ne doit s’occuper que de la police et la justice. Tout le reste : santé, éducation, assistance aux pauvres, ne doit relever que de la sphère privée. D’ailleurs, pour lui, les pauvres le sont parce qu’ils sont « incapables et paresseux » et les aider est contre-productif. Il est opposé à toute réglementation, y compris sur les questions sanitaires et le droit du travail, même pour interdire le travail des enfants de moins de 12 ans dans les mines.[7] Spencer était considéré, à son époque, comme un très grand philosophe. Il a été très célèbre de son vivant, en Europe et surtout aux Etats-Unis, parmi la classe dirigeante libérale, dont les idées trouvaient ainsi une justification philosophique et « scientifique ».

Citons par exemple un texte d’Andrew Carnegie écrit en 1889. Carnegie était un magnat de l’industrie aux USA, grand admirateur de Spencer, qui avait bâti un empire dans la production de l’acier.

« Tandis que cette loi peut sembler quelquefois dure pour les individus, elle est particulièrement bénéfique à l’ensemble de la race humaine, puisqu’elle assure la survie des plus aptes dans tous les domaines. Nous acceptons donc sans retenue, en tant que circonstances auxquelles il faut s’adapter, les grandes inégalités de conditions, la concentration des richesses, des affaires, de l’industrie et du commerce dans les mains de quelques-uns, et la loi de concurrence entre ces derniers, dans la mesure où cela est non seulement bénéfique, mais fondamental au progrès futur de l’humanité ».

Toute ce qui précède, qu’il s’agisse de l’eugénisme ou du bien mal nommé « darwinisme social », illustre bien cette affirmation de Patrick Tort : « Aucune idéologie ne peut naître d’une science, l’idéologie naît toujours de l’idéologie« .

L’Actualité brûlante du spencérisme

L’analogie avec l’idéologie néolibérale, dominante dans le monde politico-économique depuis les années 1980, est saisissante, la filiation évidente quand on lit les textes des grands promoteurs de cette idéologie, notamment Friedrich Hayek, surnommé par certains le « Pape de l’ultra-libéralisme » et Milton Friedman, chef de file des économistes de l’Ecole de Chicago ( « les Chicago boys » ). Cette école a commencé par expérimenter ses théories dans le Chili de Pinochet, puis a inspiré les politiques de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher ainsi que de l’Union Européenne et des institutions internationales ( Banque Mondiale, FMI, OMC… ).

Quand on lit des ouvrages d’économie politique, on est surpris de constater que tous les auteurs font remonter l’origine de l’idéologie ultra-libérale à Hayek et Friedman en oubliant que ces derniers n’ont fait que revivifier la philosophie spencérienne, sans toujours la citer d’ailleurs ! Le nom de Spencer est tombé dans l’oubli, pourtant c’est bien lui qui avait érigé cette idéologie au rang de philosophie et s’était efforcé de lui donner un fondement « scientifique », en s’appuyant sur les idées développées par Darwin dans L’Origine des espèces. Ces dernières années, certains tentent de réactiver sa mémoire. Citons notamment Yvan Blot, économiste libéral, député européen du Front National, qui a publié un livre en 2007 pour lui restituer « sa part éminente dans la paternité de conceptions individualistes et libérales, à leur époque profondément originales qui, un siècle plus tard, irriguent la dynamique de la modernité ».[8] Il est assez piquant de remarquer que cette modernité n’est rien d’autre qu’un retour aux lois les plus archaïques de la nature. Celles qui régentent le monde vivant depuis plus de 3 milliards d’années : le « chacun pour soi », la lutte pour la vie, l’écrasement des faibles par les forts ( pour faire encore plus moderne, on utilise même un vocabulaire anglais : les « loosers » et les « winners » ) ; bref, la loi de la jungle.

Une bonne partie des négations de la théorie darwinienne de l’évolution viennent de là : des membres de l’UIP à ceux du mouvement de l’« Intelligent Design », on veut faire dire à une théorie scientifique ce qu’elle n’a pas à dire. On lui reproche de ne pas donner du « sens ». On se désespère d’un devenir sans but ni destinée. On juge la sélection naturelle immorale. Bref, pour le scientifique c’est comme si on jugeait l’attraction des corps célestes comme immorale et une réaction chimique in vitro comme désespérante parce que intrinsèquement non intentionnée. On peut mettre également sous ce chapitre ce que l’on a de façon erronée appelé le « Darwinisme social », et qui n’est que l’évolutionnisme philosophique élaboré par Herbert Spencer, du vivant de Darwin. L’évolutionnisme philosophique de Spencer est effectivement récusable d’abord et entre autres motifs parce qu’il transpose directement un modèle explicatif du changement des espèces dans les champs moraux et politiques, transfert qui n’est ni requis ni opéré par la théorie de l’évolution de Darwin elle-même. L’évolutionnisme de Spencer fait dire à une démarche scientifique ce qu’elle n’a pas à dire. Ce n’est d’ailleurs pas une science mais un système philosophique. L’évolutionnisme, pris dans ce sens-là, a contribué et contribue encore à éloigner les intellectuels d’une véritable lecture de Darwin, mais aussi à susciter une méfiance aussi injustifiée que répandue à l’encontre d’une théorie scientifique. La théorie darwinienne ou néo-darwinienne de l’évolution ne véhicule, en elle-même, pas plus de valeurs que la théorie de la gravité universelle ou celle de la dérive des continents.

En fait, les créationnismes, qu’ils soient seulement « philosophiques » ou qu’ils se parent de scientificité, tentent de projeter des valeurs à la théorie de l’évolution pour pouvoir ensuite plus facilement la nier à travers elles. Pour tuer votre chien, inoculez-lui la rage, puis accusez-le d’être enragé, enfin tuez-le. Car le besoin de nier la théorie de l’évolution provient d’un autre champ. Celui-ci est politique : de tout temps, il a fallu brider la science lorsque celle-ci élaborait des résultats non conformes au dogme.

Tous les créationnismes contre la théorie darwinienne de l’évolution

La théorie scientifique de l’évolution en vigueur aujourd’hui explique l’origine des espèces, l’origine de l’homme, de ses langues, de ses sociétés sans recours à une transcendance. Non pas que cette théorie particulière se soit fixé comme but spécifique de nier toute transcendance : l’athéisme affirmatif ne fait pas partie des objectifs de la science. Plus simplement, les sciences, quelles qu’elles soient, depuis 250 ans environ, n’incorporent pas la transcendance comme outil d’explication. Le créationnisme philosophique adoptera alors diverses postures face à ce qui lui apparaît comme une insupportable lacune, afin de brider la science : nous allons les décliner ci-dessous.

Commençons par distinguer le créationnisme « philosophique » du créationnisme « scientifique ». Le créationnisme philosophique stipule que la matière et/ou l’esprit ont été créés par une action qui leur est extérieure. L’affirmation opposée est celle d’un matérialisme immanentiste. Il s’agit d’affirmer que le monde réel est constitué de matière, y compris les manifestations très intégrées de celle-ci (« esprit », sociétés, etc.), que la matière, quelle que soit la description que l’on peut en faire, est incréée et porte en elle-même les ressources de son propre changement. Aucune de ces deux postures philosophiques n’est accessible empiriquement ; c’est-à-dire qu’elles ne peuvent être testées scientifiquement. Il s’agit bien là du terrain de la philosophie.

Examinons à présent les différentes versions du créationnisme philosophique. Les trois monothéismes ont adopté au cours de leur histoire diverses postures face à l’inadéquation logique entre le sens littéral des Écritures et les résultats de la science. Déclinons ces postures dans un gradient de plus en plus néfaste à l’indépendance d’une démarche scientifique. Premièrement, on a adapté le sens des Écritures aux résultats de la science. Cette attitude, généralement qualifiée de « concordiste », ne sera pas analysée ici. Deuxièmement, on a adapté le sens des résultats de la science à la lumière du dogme. Troisièmement, on a sollicité la société des scientifiques de l’intérieur afin qu’elle réponde à des préoccupations théologiques (fondation John Templeton, Université Interdisciplinaire de Paris notamment dans leur appel du 22 février 2006 dans le journal Le Monde). Quatrièmement, on a prétendu prouver scientifiquement la validité littérale des Écritures par ce qui a été présenté comme de véritables démarches et expériences scientifiques (créationnisme « scientifique » de H. Morris et D. Guish). Cinquièmement, on a nié purement et simplement les résultats de la science, soit en cherchant à démontrer leur fausseté au moyen de discours ré-interprétatifs mais sans expériences scientifiques (Harun Yahya, témoins de Jéhovah), soit au moyen de ré-interprétations et de contre-expériences qui se voulaient scientifiques (sédimentologie de Guy Berthault, mouvement du « dessein intelligent »). Enfin, on a intimidé les scientifiques en les sommant de récuser les résultats de leur travail (Galilée en astronomie, Buffon concernant l’âge de la terre, même Darwin dut faire des concessions entre la première et la seconde édition de L’origine des Espèces…) ou en les pourchassant. Voici donc une typologie résumée de tous les créationnismes philosophiques, avec des exemples, non pas de personnes, mais se manifestant sous forme d’organisations : A. Les créationnismes intrusifs : A.a. Nier la science : le créationnisme négateur d’Harun Yahya. A.b. Mimer la science : le créationnisme mimétique de H. Morris et D. Guish. A.c. Plier-dénaturer la science : le « Dessein Intelligent » ou la théologie de William Paley présentée comme théorie scientifique. B. Le spiritualisme englobant : B.a. Science et théologie vues comme les pièces d’un même puzzle : l’Université Interdisciplinaire de Paris. B.b. La fondation John Templeton : lorsque la théologie finance la science.

Tous ces créationnismes philosophiques ne sont pas des créationnismes « scientifiques ». Lesquels d’entre eux méritent l’appellation de « créationnisme scientifique », c’est-à-dire mettent la science au service d’une preuve de la création ? Il s’agit assurément des catégories A.b. et A.c. puisque dans la première la « science » prouve la Vérité des Écritures et dans la seconde le créateur est incorporé comme explication « scientifique ». Pour ce qui concerne les catégories B.a. et B.b., il ne s’agit pas d’un créationnisme scientifique au sens précédent ; cependant la science est mobilisée par ces spiritualistes afin de servir d’autres desseins que l’élaboration de connaissances objectives, y compris d’accréditer une idée de création beaucoup plus sophistiquée. Ainsi, contrairement à une idée reçue, le créationnisme philosophique ne s’oppose pas nécessairement à l’idée d’évolution biologique. L’évolutionnisme théiste de Teilhard de Chardin en est un exemple dont on trouve des descendants au sein des providentialismes modernes (catégorie B). La catégorie A est anti-évolutionniste, sauf peut-être pour certains adeptes du « Dessein Intelligent » pour qui les moyens par lesquels le Grand Concepteur réalise ses desseins pourraient incorporer la transformation (non darwinienne) des espèces. La catégorie B est évolutionniste. Mais tous sont anti-darwiniens, les premiers parce qu’ils refusent le fait de l’évolution biologique, les seconds parce que le modèle darwinien faisant intervenir hasard, variation, contingence, sélection naturelle ne les satisfait pas, pour des raisons morales et idéologiques.

Mention spéciale concernant l’Intelligent Design

La volonté politique la plus manifeste est représentée par le mouvement américain de l’Intelligent Design. Suite aux revers juridiques des créationnistes « scientifiques » de la seconde moitié des années 1980, ceux-ci doivent à nouveau changer de stratégie. Dès le début des années 1990, P. Johnson, juriste, élabore la notion d’« Intelligent Design » (ID) à partir de la vieille analogie du théologien anglican William Paley et la présente comme théorie scientifique. La stratégie consiste à utiliser l’étiquette « science » pour atteindre des objectifs politiques et spirituels, objectifs clairement énoncés dans leur « Wedge Document » (voir le Nouvel Observateur Hors Série n° 61 « La bible contre Darwin » dirigé par Laurent Mayet, décembre 2005). L’un de ces objectifs principaux est de faire passer une conception théologique pour de la science afin que celle-ci soit enseignée dans les écoles. Selon le « Discovery Institute » qui structure le mouvement, « la théorie du dessein intelligent affirme que certaines caractéristiques de l’univers et des êtres vivants sont expliquées au mieux par une cause intelligente, et non par un processus non dirigé telle la sélection naturelle ». Le mouvement du « dessein intelligent » s’emploie donc à critiquer tout ce qui peut l’être dans la théorie darwinienne de l’évolution, et surtout ses ennemis de toujours : le matérialisme méthodologique inhérent à une approche seulement scientifique des origines du monde naturel, et le rôle de la contingence des facteurs de transformation des espèces au cours du temps. Pour tout schéma argumentatif, il ne s’agit que de la répétition, sous une forme retravaillée, de l’analogie finaliste du théologien anglican William Paley (1743-1805). Arguant que tout objet/artefact est intentionnellement façonné pour remplir une fonction, Paley et ses imitateurs d’aujourd’hui transposent ce principe dans la nature pour faire intervenir une intelligence conceptrice à l’origine de l’adéquation entre formes et fonctions naturelles et donc une intelligence à l’origine des êtres vivants. C’est la vieille analogie de la montre. Dans une montre, l’adéquation « parfaite » de la forme de chacune des pièces à la fonction qu’elle remplit et son agencement harmonieux avec les autres pièces remportent l’admiration et appellent à supposer que l’ensemble provient de la volonté d’un horloger présumé. Dans la nature, le rayon de courbure du cristallin est tel que les rayons lumineux se focalisent précisément en un point de la rétine ; et la merveilleuse adéquation entre forme et fonction ne peut être, dans ce raisonnement analogique, plus efficacement expliquée que par l’hypothèse d’une intelligence conceptrice dès son origine. Les promoteurs modernes du dessein intelligent pensent que la science rénovée, incorporant les causes surnaturelles, doit chercher et dicter ce qui constituera une « éthique naturelle », une « morale naturelle », et que cette science-là sera en mesure de découvrir quels comportements transgressent les buts sous-jacents au dessein intelligent à l’origine de l’espèce humaine. Ce serait donc à cette science de découvrir lesquels de nos comportements, nos mœurs, notre morale, sont voulus par Dieu. La fonction de Think Tank conservateur prend alors toute sa signification : l’avortement et l’homosexualité transgressent l’Intelligent Design de Dieu, notamment par dévoiement des fonctions pour lesquelles nos formes avaient été initialement créées. En donnant une assise prétendument scientifique au « Bien » et au « Mal », le courant du « dessein intelligent » débouche donc sur une sorte de scientisme religieux et théocratique incompatible avec la laïcité.

L'Église catholique

L'Église combat avec fermeté toute doctrine eugénique : l'eugénisme revient en effet pour elle à ne pas faire confiance à la providence. Elle s'est notamment exprimée à ce sujet lors de la conférence des chrétiens d'Europe à Gniezno en Pologne.

Les pays à dominante catholique, même fascistes comme quelque temps l'Espagne, le Portugal ou l'Italie ne pratiquèrent pas l'eugénisme.

Plusieurs pays à dominante protestante (scandinaves et germaniques), même alliés, en revanche, y cédèrent. L'Angleterre vit des débats animés sur la question, pour en fin de compte ne pas adopter de politique eugéniste malgré les positions de Wells94 en faveur de ce type d'action. Jean Rostand, dans L'Homme, mentionne que le pays qui se dotera d'une politique eugéniste (ce sera le cas par exemple de Singapour) prendra selon lui une avance rapide sur les autres, puis se rabat philosophiquement sur une position plus modérée : "le mieux que nous puissions faire pour avoir des enfants réussis est de bien choisir leur mère".

Pour terminer, Darwin a toujours eu une position de retrait par rapport à la croyance divine, et à la fin de sa vie, il écrivait « je ne suis pas athée, mais agnostique ».

Par ailleurs, dans un de ces derniers écrits il disait, presqu’avec timidité, que l’espèce humaine, nous par conséquent, serait amenée, par la force même de sa théorie, à se transformer. Oui, mais pour où ?

Enfin, « Dieu existe, puisqu’il a créé Darwin »