Darwin a-t-il eu tort d'avoir raison ?

Que Darwin ait eu raison-comme le sujet le présuppose- est une évidence, et il existe un large consensus de la communauté scientifique sur ce point. Mais la raison scientifique n'est pas toute la raison, et il y a dans la raison un besoin de dépasser toutes les conditions pour aller à l' inconditionné, les causes premières et les raisons ultimes. Comme ce type de recherche sort du cadre de la science, on ne peut accuser Darwin de n'y pas répondre. Aussi bien y a-t-il place pour la croyance en un Dieu personnel à côté des conclusions de la science, sous réserve de ne pas souscrire à certaines affirmations des livres saints manifestement erronées. En ce sens, les débats entre créationnistes et évolutionnistes semblent assez vains, et manifestent surtout l'acharnement des premiers à s'en tenir à une lecture littérale de la Bible et du Coran. On ne peut non plus attaquer la théorie darwinienne de l'évolution sous prétexte qu'elle n'est pas parfaite, car c'est là le propre de toute théorie, même scientifique ; et il y a de la mauvaise foi à confondre une théorie scientifique avec une simple opinion. Plus sérieuses sont les attaques contre Darwin au nom des applications sociales et politiques de sa théorie. Car si elle n'ébranle pas la foi-sauf celle du charbonnier-, on peut en déduire une vision brutale de la société tirée de la lutte pour l'existence, telle qu'elle s'exprime dans la nature, lutte qui tend à l'élimination des plus faibles par les plus forts( ou plutôt des moins adaptés par les mieux adaptés), et qui s'avère profitable aux espèces, sinon aux individus. C'est ainsi qu'on peut trouver dans « l'origine des espèces » des phrases qui font frémir, comme lorsque Darwin parle de l'extinction inévitable des peuples arriérés par les peuples civilisés, et ce bien que l'histoire témoigne qu'il en est hélas bien ainsi. L'un des enjeux majeurs des sociétés démocratiques consiste, non à tourner le dos aux lois de l'évolution, mais de favoriser une évolution qui profite autant aux individus( à tous les individus) qu'à l'espèce. Et il n'est pas sûr qu'elles y réussissent, d'une part parce que la brutalité n'y est pas supprimée, même si elle s'exprime avec moins de cruauté que celle qui règne dans la nature ; et d'autre part parce que ces sociétés conservent des types humains qui, dans d'autres régimes politiques, seraient éliminés ou s'élimineraient d'eux-mêmes, ce qui tend qu'on le veuille ou non à les affaiblir. Les sociétés démocratiques sont à la fois darwiniennes et anti-darwiniennes : la lutte pour l'existence y garde valeur de postulat, mais elle est tempérée par des institutions qui protègent les plus faibles. Leur problème -non résolu à ce jour- est de s'affranchir de la lutte pour l'existence, en substituant la coopération à la compétition, et en supprimant la rareté relative des ressources, essentiellement due aux inégalités. Si enfin on envisage la société humaine dans son ensemble, on peut considérer que son évolution actuelle suit les lois de la théorie darwinienne, et qu'elle produira une espèce et des individus toujours mieux adaptés à leur environnement. Mais il n'est pas sûr qu'il y ait lieu de s'en réjouir, car l'adaptation n'a pas forcément le sens d'un progrès, et le visage de l'environnement dépend désormais entièrement des décisions de l'homme, bonnes ou mauvaises. Raison de plus sans doute pour se méfier du darwinisme appliqué à la société humaine. Lectures : on trouvera sur Google les principaux écrits de Darwin à télécharger (taper « Darwin » / dans « wilkipédia » cliquer sur liens/ dans « classiques Darwin » télécharger version pdf)