PEUT-IL Y AVOIR UNE COMMUNICATION EXEMPTE DE DOMINATION ?

Règles de l’éthique de la discussion

Les inégalités de pouvoir existent au sein des entreprises, dans le gouvernement politique évidemment et même dans l’intimité des relations familiales et amoureuses. Pour les philosophes grecs seule l’amitié — la philia — était un rapport affectif égal librement consenti et partagé de sorte qu’elle paraissait le bonheur suprême.

Le philosophe allemand Juergen Habermas fait de la recherche d’une « communication exempte de domination » l’idée régulatrice des délibérations politiques publiques dans une démocratie. Pour la dictature ou les diverses oligarchies cet idéal est évidemment à combattre puisqu’il rentre en contradiction frontale avec l’exercice de leur pouvoir et la perpétuation de leur domination. A contrario les démocraties sont définies comme gouvernement du peuple par le peuple : la participation de chaque citoyen à la vie de la cité et donc aux délibérations qui conduisent aux décisions politiques doit se faire sur un pied d’égalité dans les échanges d’arguments rationnels bien informés excluant tout argument d’autorité ou tout exercice de chantage ou d’intimidation. Habermas est arrivé à cette conception de la délibération démocratique en étudiant comment la vie intellectuelle et politique des salons du Paris du XVIIIe siècle avait combattu les censures, les intimidations policières et les embastillements de la monarchie absolue campant à Versailles.

Pour fixer les règles qui sont les conditions nécessaires mais non suffisantes de cet idéal, Habermas s’est inspiré de deux modèles, celui du procès judiciaire et celui de la discussion scientifique. Du second il retient le refus absolu de tout argument d’autorité. D’une part les arguments échangés doivent être fondés sur des raisonnements dont la rigueur idéale est celle des mathématiques. C’est le principe du tiers exclu. Ce qui n’est pas démontré est présumé faux jusqu’à nouvel ordre. Les évaluations de toute théorie sont obligatoires et faites par les pairs si possibles anonymes afin qu’ils échappent aux chapelles, aux ambitions de carrière et aux pressions des lobbies industriels. Les thèses scientifiques ne doivent pas être seulement confrontées aux critiques par les pairs, mais aussi aux expériences, le jugement de la nature. Le procès juridique organise également le caractère contradictoire des débats. Le juge doit entendre « l’une et l’autre partie ». Là encore l’expérience, ici les indices, les témoignages et les preuves matérielles doivent se recouper et converger pour concourir à la formation de l’intime conviction du juré censé avoir été bien informé par la procédure de l’instruction. À la différence de la discussion scientifique les délibérations d’un tribunal doivent déboucher en un temps limité sur un jugement : c’est un droit de base de tout prévenu d’être jugé en un temps limité. Par contre la recherche d’une vérité scientifique, par exemple l’existence du boson de Higgs, ne peut être limitée a priori. C’est l’impératif de rendre un jugement en un temps fini qui fait que le jury renonce à l’obtention d’une vérité indubitable et se contente d’une « intime conviction ».

On en déduit des règles nécessaires libération démocratiques exemptes de domination.

En début de réunion il faut fixer son terme, son ordre du jour et la nature de la décision à prendre à la fin de celle-ci et nommer un certain nombre de responsables de la bonne tenue de la réunion.

  1. La conduite des débats se fait sous l’autorité du Président qui distribue la parole, le micro étant la version contemporaine du « bâton de parole » des tribus indiennes, selon l’ordre d’inscription des intervenants. Le Président doit se retenir d’intervenir autrement qu’à son tour.

  2. Un Censeur est chargé de la police de la parole : limiter la durée d’intervention à un plafond décidé à l’avance ; stopper tout dialogue ou aparté ; recadrer les interventions hors sujet ; interdire les insultes, les arguments d’autorité, les insinuations et l’invocation d’autorité et de pouvoirs extérieurs à l’assemblée.

  3. Un Animateur introduit le débat, idéalement sur la base d’un rapport écrit communiqué à l’avance aux participants pour que ceux-ci soient à égalité dans l’information préalable. Périodiquement il fait le point sur l’avancée des débats en résumant les acquis et en proposant des pistes.

  4. Un Secrétaire note les débats pour en faire un projet de compte-rendu soumis aux participants avant diffusion aux destinataires finals.

  5. Enfin un Evaluateur juge le fonctionnement de la réunion, non pas sur le fond, mais par rapport à « l’éthique de la discussion » afin que chaque participant puisse améliorer sa participation, formellement sur le respect des règles si elles ont été transgressée et éthiquement afin d’améliorer la qualité des débats ultérieurs.

En effet « L’Ethique de la discussion » ne consiste pas seulement à respecter les règles. Elle est une éthique qui consiste à écouter l’autre, au minimum à ne pas lui couper la parole, à respecter la différence éventuelle de ses opinions, à se défendre de vouloir le séduire par des artifices rhétoriques, en particulier s’interdire de mentir, de bluffer etc. Mais il ne peut y avoir de garantie formelle a priori que cette éthique soit respectée à tout instant par chacun.