CONNAIS-TOI TOI-MEME

Commentaire sur un Sujet présenté par Jean-SylvaIn ASSIMON

Ce commandement, certains diraient cet impératif, a fait et continue de faire l'objet de nombreux commentaires et discussions. Une remarque préliminaire s'impose : pourrions-nous nous connaître si nous étions seuls ? Que connaîtrions de nous dans cette situation ? Les réponses à ces deux questions sont non, pour la première, et pas grand chose pour la seconde. En effet, ce que nous pouvons appréhender c'est une image, un reflet de nous-mêmes dans le regard et les regards des autres. Le fait de ne pas être seul permet justement de se situer, de caractériser la place que nous occupons dans la société en référence à une exigence éthique et aux buts de notre recherche individuelle.

Sans être exhaustive, la présentation liste les points de vue d'une dizaines de philosophes :

[if !supportLists]– [endif]Solon : ne rien exalter, se méfier de l'hubris, mener une exploration non complaisante de son intériorité, connaître ses limites ;

[if !supportLists]– [endif]Socrate : si on progresse difficilement dans la connaissance, on peut au moins se dire qu'on sait qu'on ne connaît rien. C'est un premier pas vers la sagesse ;

[if !supportLists]– [endif]Platon : il faut chercher ce qu'il y a de meilleur en nous, c'est à dire porter une attention excessive au réel, mais préférer explorer l'âme, le monde des idées ;

[if !supportLists]– [endif]Saint-Augustin : l'âme connaît sa place, au dessous de Dieu. L'introspection, qui est un acte volontaire de réflexion sur notre place dans le monde, nous ouvre à la transcendance. Le soi n'est jamais seul ;

[if !supportLists]– [endif]Montaigne : « je m'étudie plus qu'un autre », « que sais-je ? ». La réflexion est une voie vers la sagesse qui demande modestie et tolérance;

[if !supportLists]– [endif]Descartes : Dieu a donné la raison aux hommes pour qu'ils se connaissent. Le « cogito ergo sum » est une base pour la psychologie scientifique ;

[if !supportLists]– [endif]Rousseau : la plus fugitive et la plus importante connaissance est celle de l'homme. Si elle permet de s'affranchir de la superstition et de l'ignorance, elle comporte le risque de s'enfermer dans les méandres d'un moi torturé et paranoïaque ;

[if !supportLists]– [endif]Nietzsche : il critique le commandement « connais-toi toi-même ». Qui garantit les affirmations de la conscience ? Un nouveau retour sur nous-mêmes s'impose. Ce n'est qu'au terme d'un travail de connaissance de toutes chose qu'on se peut connaître l'homme !

[if !supportLists]– [endif]Sartre : celui qui prétend se connaître se trompe ! Une solution est de passer par l'étude, la recherche, l'introspection !

[if !supportLists]– [endif]Freud: les résistances intérieures s'opposent à ce travail de connaissance de soi. Les psychothérapies, la psychanalyse en particulier, constituent des moyens de lever ces obstacles.

Les positions très différentes des philosophes cités et résumées ici de façon extrême ne permettent pas de dégager un point de vue simple pour autant que cela soit intéressant. Rousseau affirmait que « rien n'est plus dissemblable à moi que moi-même » suivant Montaigne (le moi est ondoyant). Dans ces conditions, quelle importance accorder à l'impératif « connais-toi toi-même » ? Est-ce un oxymore ou une aporie ?

Les premières questions que pose cet impératif résident dans son exposé lui-même : qui doit chercher à se connaître ? Que doit-il chercher ? Dans quel but ?

« Je est un autre » disait Rimbaud. En conséquence est-on bien certain que celui qui cherche à se connaître va trouver quelque chose qui corresponde réellement à ce qu'il est ? En effet, nos interrogations sont largement alimentées par les réactions des autres personnes et nos propres réactions à leur égard. Décidons-nous d'agir ou de penser en toute indépendance, comme Socrate prétendait le faire ? On ne peut cependant exclure toute influence extérieure ni d'ailleurs tout problème intérieur provenant de notre propre capacité à occulter certains aspects de notre conscience. En effet la conscience correspond à un équilibre entre la nécessité de s'adapter en permanence au réel immédiat et la recherche d'abaissement des tensions internes qui pousse à réduire les aspects de notre personnalité jugés négatifs pour nous en les « expulsant » de la mémoire. Pourtant ces derniers sont déterminants, il faut donc pouvoir les retrouver par la méditation ou par toute autre méthode comme les examens de conscience, les thérapies, ou toute méthode de réflexion individuelle.

Quel est l'objet de la connaissance de soi ? Un ego singulier ou transcendantal ? Quelle est sa place dans le monde ? Se connaître exige d'avoir une conscience de nos désirs, de nos forces et faiblesses. Cela implique de mettre au clair nos façons de décider, d'agir et de nous comporter vis à vis du monde. Pour Aristote, il s'agissait de se connaître pour être sage et ne pas tomber dans la démesure. La recherche du comportement juste était le but visé, elle conduisait à adapter ses comportements à cette exigence. La tradition chrétienne, catholique en particulier, s'inscrit dans un cadre marqué par une conception de l'homme conçu comme ayant été créé à l'image de Dieu. Comment le chrétien, le catholique, peut-il respecter l'image de Dieu qu'il est et espérer le salut après la mort alors que la marque du péché originel pèse sur lui ? Un attention permanente, voire un contrôle quotidien de ses pensées et de ses actes, en est la condition. Elle passe par l'examen de conscience, la confession pour les catholiques ou le dialogue direct avec Dieu pour les protestants. La tenue d'un journal intime, pratique extrêmement répandue, a l'avantage de laisser une trace sur laquelle on peut revenir pour en retrouver la mémoire et y réfléchir. Elle se caractérise également par le fait qu'elle peut être menée en dehors d'un cadre moral contraignant et n'obéir qu'à un désir personnel de se connaître et de mise au point personnelle.

D'autres voies de connaissance de soi, sans exclure la méditation intérieure, passent par l'observation d'autrui. A l'extrême, on peut privilégier la connaissance des autres, repoussant ainsi la connaissance de soi en arrière plan. Il semble bien qu'une telle attitude ait une dimension avant tout pratique. On chercherait à tirer au mieux parti du monde et de nos relations pour un bonheur et un confort individuels. Au contraire si on pense que « C'est dans le regard des autres qu'on se retrouve ! », la démarche prend une autre dimension. Mais sa difficulté est de s'exposer au danger du jugement extérieur et à la complaisance dont on pourrait faire preuve pour obtenir une bonne image et ne pas être repoussé. Il en serait fini de l'indépendance de soi. Quoiqu'il en soit, il faut savoir accepter le regard de l'autre et en tirer parti. Même principalement axée sur la méditation intérieure, la connaissance de soi ne peut s'obtenir sans ouverture à l'autre, dans une attitude de respect, d'amour et d'attention vigilante.

Démarche intérieure et/ou dialogue avec autrui, la connaissance de soi est un processus permanent. Nous changeons en permanence sous l'influence des événements que nous vivons. Le personnage que nous étions hier a-t-il disparu définitivement ou est-il enfoui dans un coin de notre esprit. Notre mémoire sélective doit sans cesse être stimulée et réactivée pour si on veut garder un cap déterminé et ne pas suivre les impulsions extérieures. Le cap à suivre est lui-même réactualisable en fonction des circonstances. Cette image géographique exprime bien le but de l'impératif « connais-toi toi-même » : savoir le mieux possible où l'on en est, connaître ses limites, savoir ce qu'on peut faire ou ne pas faire selon ses moyens et les difficultés, décider éventuellement de s'en affranchir malgré les risques en connaissance de cause. Cet impératif, ni oxymore ni aporie, renvoie l'individu à sa propre responsabilité, il vit comme il le décide quelque soit le degré de clairvoyance qu'il est disposé à atteindre.