QUELLE DIFFERENCE ENTRE FORME PICTURALE ET FORME MUSICALE ?

Introduction

Autant il est évident pour le commun des mortels de savoir ce qu’est une forme visuelle autant invoquer une forme sonore est mystérieux. Cette notion n’est familière que pour les gens qui ont une certaine expérience de la musique voire qui sont professionnels de cet art. Par exemple la forme sonate est une structure musicale qui commence par l’exposition de deux thèmes. Le second thème est la reprise du premier dans la note dominante. Avec chaque fois des transitions. Le deuxième temps est celui du développement de ces deux thèmes. Enfin dans le troisième temps il y a une reprise des deux thèmes initiaux et il y a une conclusion par l’intermédiaire d’un certain nombre de ce que les musiciens appellent des cadences.

L’enjeu philosophique de cette différence entre forme visuelle et forme musicale consiste à remettre en question l’empire abusif de la vision et de l’image même dans le domaine philosophique au détriment de l’entendement, autre nom de la raison, de l’écoute et de l’écriture sur un certain nombre de préconisations. À partir de ce constat il convient de pratiquer une certaine ascèse et une certaine hygiène philosophique par rapport à l’invasion des images et de leur fascination tétanisante dans la société contemporaine.

Les différences physiologiques entre la vision et l’audition

Dans le domaine philosophique les métaphores issues de la vision physiologique sont extrêmement répandues pour ne pas dire exclusives de tout autre métaphore par rapport aux autres sens physiologiques. Ainsi on utilise les mots voir, vision, dans la philosophie classique on parle de conception « claire et distincte » ce qui ne peut que renvoyer au sens de la vue. D’ailleurs les exemples que prend par exemple Leibniz pour redéfinir les qualités qui sont opposées à la clarté et la distinction renvoie à la peinture des feuillages. Ainsi la lumière est nécessaire pour voir ce qui est caché dans l’ombre. Et par ailleurs la distinction absolue permettrait de distinguer chaque feuille de la peinture d’une frondaison. Cela repose sur la possibilité qu’a le sens de la vue de distinguer un intérieur et un extérieur autrement dit une limite.

Si on compare à la vision pour l’audition cette notion de frontière n’a pas de sens évident. On pourrait penser par exemple qu’il est facile de définir l’intérieur d’un accord puisque sur une partition nous avons les deux notes extrêmes de l’accord qui définisse bien un intérieur et un extérieur. Mais en fait la perception d’un accord fait intervenir des harmoniques qui ne sont pas compris entre les deux notes extrêmes de l’accord.

La vision distingue par superposition alors que l’audition opère par résonance. Une frontière définit un en deçà et un au-delà. Autrement dit la peinture est l’art de l’espace. Alors que la musique est l’art du temps. Dans l’espace jouent des déplacements. En conséquence une figure peut être considérée égale à une autre si on peut superposer par déplacement la première avec la seconde. Il y a également ce que les mathématiciens appellent des homothéties qui font que moyennant amplification réduction proportionnelle des figures on peut les amener à les faire coïncider.

Cette faculté n’a pas d’analogue avec le sens de l’audition. La reconnaissance de l’identité entre deux structures opère par résonance. Plus précisément le pic de résonance désigne le moment où il y a similitude de de deux sons. Mais les deux sons peuvent être différents et néanmoins semblables à l’octave ou à la quinte par exemple. L’expérience commune est lorsque que des hommes et des femmes chantent à l’unisson c’est-à-dire avec une octave de différence entre les sons. L’unisson désigne alors la similitude des notes. Mais cette similitude joue à une octave près. Il n’y a pas d’analogue pour le sens de la vue.

Propagation mécanique et propagation ondulatoire

Deux formes de causalité

Propagation mécanique : le choc de deux boules

Dans la philosophie classique, celle du XVIIe siècle, celle de Descartes, de Pascal, de Leibniz cetera le concept de causalité privilégie la vision de boules de billard. La force est alors matérialisée par une queue de billard. Et les actions des forces les unes sur les autres se représentent comme des chocs entre des boules ou des chocs entre les queues de billard et les boules.

Propagation ondulatoire : résonance de deux pendules

Cette conception corpusculaire de la matière a été dominante jusqu’au XIXe siècle. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’on s’est aperçu que la matière ne devait pas être représentée seulement par des boules de billard, des atomes, des petits systèmes planétaires, mais également par des ondes. Des ondes électromagnétiques début du XIXe siècle.

Nos expériences communes à notre échelle

Perception de la peinture et perception de la musique

Or les êtres humains ordinaires font beaucoup moins l’expérience sensorielle des ondes que des chocs mécaniques. Cette expérience se limite à la perception des sons. Quand on veut expliquer à un enfant ce que c’est qu’une onde on lui montre les rides qui se propagent à la surface d’une nappe d’eau lorsqu’on jette dessus un caillou. L’expérience massive des ondes à notre échelle c’est essentiellement le son.

La « mécanique ondulatoire » comme nature de la matière en dernière instance

Les physiciens à partir du XXe siècle ont posé la dualité de la nature ultime de la matière. Celle-ci est faite aussi bien d’ondes que de corpuscules. C’est pourquoi Louis de Broglie a forgé l’expression particulièrement heureuse mais mystérieuse de « mécanique ondulatoire ». La mécanique cela renvoie à des boules de billard. Ondulatoire ça renvoie à des ondes sonores.

Le déséquilibre entre la vision et l’audition

Mais à notre échelle nos sens physiologiques sont déséquilibrés en faveur de la vue. Les ondes à notre échelle c’est uniquement les ondes sonores. C’est avec les ondes sonores que nous faisons l’expérience de la résonance des cordes vibrantes pour le piano, les instruments à cordes etc. ou la vibration des corps sonores pour les instruments à vent etc. C’est Pythagore et ses élèves qui ont remarqué que les sons de la gamme varient de manière discontinue comme des petits nombres entiers en lesquels on divise une corde vibrante. À partir du XIXe siècle on sait que la lumière est faite d’ondes électromagnétiques de très grande fréquence. Ce caractère ondulatoire n’est pas évident à notre échelle. Il a fallu les expériences des prismes ou XVIIIe siècle pour en conclure à la nature ondulatoire de la lumière il a fallu attendre même le début du XXe siècle pour que Einstein pose la nature corpusculaire de la lumière avec les photons.

Par contre à notre échelle notre perception des sons est uniquement ondulatoire. On en conclut donc que la matière étant en dernière instance à la fois ondulatoire et corpusculaire ce n’est que la dualité de nos modes d’accès sensoriels qui d’un côté nous font accéder à la matière par sa dimension corpusculaire avec la mécanique et la vision et à sa nature ondulatoire avec le son et l’oreille. Mais alors il y a un déséquilibre entre les deux sens. La vision tend à accaparer l’attention dans la vie quotidienne. Et il faut faire un effort pour s’abstraire de la vision et se concentrer à l’écoute, écoute de la musique par exemple qui fait souvent se fermer les yeux des mélomanes, écoute de la parole de l’autre qui doit éviter d’être distraite par l’environnement extérieur, les mimiques du visage etc.

Conséquences philosophiques

Dans la tradition philosophique la question qui est posée par le déséquilibre des sens entre la vue d’un côté et l’oreille de l’autre renvoie au déséquilibre entre la force de l’imagination et la force de l’entendement. Je souligne au passage que dans entendement, synonyme de la raison analytique dans la philosophie classique, en français en tout cas, on entend le mot entendre c’est le cas de le dire. En conséquence alors que l’imagination dérive du mot image, et donc du sens de la vue, l’entendement dérive du verbe entendre, autrement dit de l’ouïe. Dans l’usage quotidien de nos sens physiologiques la puissance de la vision a tendance à monopoliser notre attention. En conséquence comme le décrit très bien Pascal l’imagination a tendance à court-circuiter la raison et l’esprit critique. D’où la thèse que la vigilance de la raison doit se méfier de l’imagination et même si possible en neutraliser les effets. C’est le pouvoir fascinant de l’image que les médias contemporains tendent à amplifier et ils multiplient les occasions de produire des effets de sidération et de divertissement dirait Pascal. Bref d’abolition de tout esprit critique et de toute précaution de vigilance.

L’antidote de la lecture et de l’écriture

Dans la dialectique entre la vision et l’audition intervient historiquement l’écriture. Alors que le langage oral naît de manière contemporaine avec l’humanité l’écriture de manière très tardive en gros 3000 ans avant J.-C., pendant ce qu’on appelle l’âge de bronze. L’évolution de l’écriture fait passer progressivement de ce qu’on appelle des pictogrammes c’est-à-dire au fond bandes dessinées ou le récit se déroule par une série d’images les images étant différentes les unes des autres.

Le dépassement par l’écriture comme synthèse de la vision et de l’audition

Le stade suivant avec les pictogrammes consiste à standardiser un certain nombre d’images de base, qui ressemble au fond aux icônes de nos ordinateurs. Ces pictogrammes standardisés se succèdent pour styliser en quelque sorte un récit.

Les premières écritures sont certainement des écritures comptables pour faire les inventaires dans les magasins et les silos des temples et des palais des premières villes des empires qui se sont créés à l’âge de bronze. Les premières lettres ont été donc à la fois des chiffres et de ce que nous appelons aujourd’hui des lettres. Autrement dit les premières lettres sont des symboles purement abstraits qui relèvent de l’entendement et non de l’imagination. Petit à petit avec des mécanismes de type prévu les rapports entre le son et l’image ont abouti à ce que de plus en plus les petits dessins écrits sur une ligne, ce que nous appelons aujourd’hui une écriture, épousent de plus en plus étroitement le flux sonore. Or le flux sonore du langage articulé procède par des discontinuités, comme en musique. Il y a un petit nombre fini de phonèmes. De même il finit par y avoir un petit nombre fini de lettres. Autrement dit la logique propre de la vision qui est celle d’un continuum est coupée par un certain nombre de séparateurs qui correspondent aux articulations du langage. Il y a donc fusion entre la logique discontinue du langage et de l’audition et la continuité visuelle qui aboutit à cette espèce d’hybride de l’écriture qui mobilise à la fois la perception des images et perception des sens, l’imagination et l’entendement. Mais il y a au fond une domestication de la vision par l’audition du langage articulé qui n’est pas de la musique ni de la perception brute de bruits. Il y a donc arraisonnement de l’image par l’entendement.

Le caractère incontournable de l’écriture pour la pensée philosophique et scientifique

L’écriture est un instrument incontournable pour toute activité philosophique un peu long et un peu complexe et de toute activité scientifique. Cette discontinuité observée au niveau de l’écriture de la parole préexistait avec le compte mathématique et de manière générale la numération. Bien avant l’écriture l’être humain à utiliser des bâtons à encoches pour compter les troupeaux etc.

L’invention des chiffres et donc des lettres découlent des impératifs de la gestion des grands empires centralisés

La naissance de l’écriture découle d’ailleurs vraisemblablement de la nécessité de gérer bureaucratiquement les temples et les palais, les magasins et les silos dans les premières villes vers 3000 ans avant J.-C. Ce n’est qu’ensuite est venu l’écriture pour les codes juridiques et ce que nous appelons aujourd’hui la littérature. La première écriture a été au fond une écriture comptable. Et pour cela il fallait déjà écrire les chiffres et les nombres. Au début d’ailleurs les chiffres et les lettres n’étaient pas distinguées les uns des autres. D’après les archéologues les premiers grands empirent du Moyen-Orient de la bronze pratiquer des calculs extrêmement sophistiqués avec numération de position. Bien avant que les Indiens inventent le zéro vers le sixième siècle après J.-C. Les calculs étaient de deux sortes. Il y avait les calculs astronomiques vraisemblablement en base 60. Ces calculs étaient réservés à l’élite des scribes, des astronomes et les astrologues. La finalité était l’élaboration du calendrier et des époques des semailles élaborées etc. donc le calendrier agricole. Il y avait par ailleurs une mathématique plus ordinaire plus quotidienne de base présentement 10 ou 20 ou 12 pour les deux intendants des palais, des temples, les gestionnaires des silos des magasins etc. Mais dans tous les cas l’écriture des nombres était discontinue. Il fallait indiquer le début du nombre et la fin du nombre. Ces séparateurs imposés par la nécessité d’écrire des nombres se sont ensuite généralisés et imposés à l’écriture des mots et de la parole proprement dite. En conséquence il y a une fusion entre le caractère discret, discontinu, quantique de la parole, la dimension ondulatoire du sens de l’audition chez l’être humain et de la dimension continue, visuelle de la vision.

Les raisonnements philosophiques et mathématique ne peuvent se faire que par écrit

Au moment de la naissance de la philosophie il y a eu une espèce de revanche de l’audition sur la vision en ce sens que les chaînes de raisonnements en philosophie ou en mathématiques ne pouvait pas faire l’économie de l’écrit. En effet dès que les opérations mathématiques sont un peu compliquées on ne peut pas ne pas « poser » les opérations par écrit comme on dit aujourd’hui. De même lorsque on fait une démonstration philosophique ou mathématique on ne peut pas éviter de lister par écrit les différentes hypothèses envisagées pour procéder par élimination systématique est arrivée à fusion juste

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La mesure des grandeurs matérielles relève exclusivement de la vision

Mais d’autre part il faut mesurer que la vision est incontournable dès qu’on prétend faire des mesures quantitatives. En effet toute mesure quantitative s’avère en dernière instance une mesure de longueur. Et une mesure de longueur envoie automatiquement à la vision. Le modèle est celui de la chaîne d’arpentage dans l’Antiquité. Mais si on prend par exemple la mesure d’un poids ou de la masse cette nécessité d’en passer par la vision est symbolisée par la balance romaine. La balance romaine porte mal son nom puisqu’elle a été inventée vraisemblablement par les Chinois vers le XIIe siècle avant J.-C. Une balance romaine comporte deux bras, l’un de longueur variable auquel est suspendu une masse fixe et l’autre de longueur fixe auquel est suspendu le poids à mesurer. Dès lors l’égalité des moments fait en sorte que la longueur du bras variable est proportionnelle au poids à mesurer. Ainsi la mesure de la masse invisible du poids à mesurer est proportionnelle à la longueur visible du bras de longueur variable. Toutes les mesures quantitatives reposent sur ce modèle de la balance romaine. Dès qu’on voit par exemple dans un galvanomètre se déplacer une aiguille, son déplacement est censé être proportionnel à la grandeur à mesurer, l’intensité d’un courant le voltage etc. En conséquence dès que on veut faire de la science on ne peut pas se passer de la vision. D’où l’ambivalence de la vision qui sur son côté négatif risque de fasciner et donc d’aliéner l’esprit critique et sur son côté positif permet de faire des mesures quantitatives et donc d’avoir un discours scientifique qui s’émancipe de l’évidence première.

Plaidoyer pour la lecture et l’écriture comme hygiène mentale contre les aliénations par les médias

À notre époque avec l’invention des médias audiovisuels et leur généralisation il y a un empire croissant des médias sur notre vie quotidienne. Si donc on veut faire un travail réflexif, travail réflexif qui ne peut passer que par l’écriture ou la lecture, il faut se déprendre de la fascination de l’image et du spectacle qui nous imposent son rythme. On ne peut pas arrêter un film quand on est dans une salle de cinéma. Avec un magnétoscope certes il y a une pause. Mais en fait pour qu’il y ait véritablement réflexivité il faut qu’on puisse revenir en arrière, réfléchir, annoter, recouper, critiquer, objecter etc.

En conséquence pour que nous ne mourions pas idiots il faut que nous fassions l’effort ascétique de nous abstraire de cette domination de l’image. C’est le vieux combat de l’imagination et de l’entendement. À notre époque l’usage de la raison c’est l’usage de l’écrit et de la lecture. La vigilance philosophique invite donc à contrôler l’empire des médias.

Cette hygiène philosophique éclaire la pratique psychanalytique qui consiste à inviter le patient à s’allonger sur un divan afin de faire sortir de son champ de vision tout divertissement et en particulier celui du visage de l’analyste. De la même manière l’analyste se place normalement derrière le divan. Ce dispositif permet d’écarter les distractions de la vision pour ne se concentrer que sur l’écoute. L’écoute est d’abord évidemment ce le de la parole manifeste, de la parole émise par le patient et des associations de cette parole. Mais à travers cette écoute attentive de ce discours de surface l’analyste se doit d’entendre le discours latent qui ne se traduit et ne se trahit à la surface qu’à travers les déplacements les interruptions, la ponctuation les lapsus etc. C’est ce qu’on appelle la lecture symptômale des associations.

Pour conclure cette introduction on peut poser deux séries de questions.

La première est de savoir si cette domination de la vision sur l’audition est bien une aliénation. Quelle est la nature de cette aliénation si aliénation il y a ?

La seconde est de se demander quelles peuvent être des techniques d’ascèse permettant à l’entendement de s’affranchir des aliénations de la vision tout en capitalisant les progrès des connaissances scientifiques et philosophiques qui en passent par la perception visuelle du monde et la lecture .