QUELLE EST LA DIFFERENCE ENTRE POUVOIR ET PUISSANCE ?

Introduction

Chez Spinoza le bonheur consiste en l’augmentation de la « puissance d’agir ». Par contre le pouvoir, lorsqu’il est « pouvoir sur », — domination — et non « pouvoir de » — puissance — est source d’aliénation. Le renforcement de notre subordination nous éloigne du bonheur. Mais en même temps notre faiblesse nous oblige à coopérer avec autrui et donc à obéir à une discipline collective. Il faut donc trouver un équilibre entre obéissance et liberté.

Inventaire des significations du mot pouvoir

En tant que verbe, le pouvoir c’est être capable de, savoir également (en allemand savoir c’est que de pouvoir), savoir nager, savoir lire, savoir compter, savoir parler de langue, pouvoir supporter la chaleur etc. Mais c’est aussi avoir la permission de (dur fun en allemand). Cela suppose la domination : le dominant accorde la permission aux dominés.

En tant que substantif il est la substantialisation du verbe. Aux « pouvoirs de » s’oppose le « pouvoir sur ».

Le « pouvoir de » présuppose non seulement une capacité, une virtualité — le « en puissance » d’Aristote — mais aussi les moyens de la mettre en œuvre — le « en acte » d’Aristote. Dans les deux cas substantifs est précédé d’un article défini : le pouvoir de, le pouvoir sur. Quand il est précédé de l’article indéfini — un pouvoir — signifie une délégation de pouvoir sur, un « mandat ».

Inventaire des significations du mot puissance

La puissance caractérise les capacités d’un individu : son « pouvoir de », sa puissance physique, sexuelle, intellectuelle, créatrice, imaginative. Etc.

Puissance et division du travail

Comme contraire à l’anarchie la puissance collective excède la somme des puissances individuelles. C’est l’exemple de Proudhon : pour déboulonner la colonne Vendôme 1000 heures d’un seul homme sont impuissantes par rapport au travail de 1000 hommes pendant une heure. Mais en ce dernier cas il faut que les 1000 hommes tirent de manière synchronisée et dans le même sens. Bref il faut qu’il y ait des conventions et des règles qui soient respectées, « obéit ».

Par contre l’obéissance aveugle stérilise l’initiative, la créativité et donc finalement le « pouvoir de ». C’est pourquoi l’organisation du travail moderne — le management participatif — corrige la division du travail taylorienne et fordiste en « impliquant » les travailleurs dans des cercles de qualité des équipes intégrées etc.

Puissance et anarchie

Mais l’obéissance requiert également la cohésion du groupe. Il s’agit d’éviter que le groupe se dépende. C’est la puissance négative : ne pas fuir, ne pas paniquer, ne pas perdre ses moyens. « La discipline fait la force des armées ». Freud a analysé deux types d’organisation fondée sur l’obéissance : les églises et les armées.

Articulation de la domination et de l’émancipation

Surrépression et répression minimale (Marcuse)

Ils semblent d’abord qu’il y a un minimum d’obéissance incompressible : l’école obligatoire, le respect des lois, l’obéissance aux parents pendant l’enfance etc. Marcuse distingue ainsi la « surrépression » caractéristique de nos sociétés sur répressives de la répression minimale incontournable. L’émancipation, selon lui, passe par l’élimination de cette « surrépression » superfétatoire et cruelle. Il a inspiré les révoltes libertaires des années 60 aux États-Unis, en Allemagne, en France et en Italie essentiellement. C’était le slogan en 1968 qui tordait le bâton dans l’autre sens : « il est interdit d’interdire ».

La limitation politique du « pouvoir sur ».

Toute la réflexion politique sur l’émancipation à partir de la fin du XVIIe siècle s’est focalisée sur la manière de limiter la domination despotique des souverains. Montesquieu propose de limiter chaque pouvoir (pouvoir sur) par un contre-pouvoir : cela suppose leur séparation et leur indépendance. Il faut limiter le pouvoir des détenteurs du pouvoir et de leurs mandataires, leurs représentants. Pour les premiers donc la séparation des pouvoirs et leur indépendance les fonds s’équilibraient. Il faut également les contrôler. Enfin il faut organiser les contre-pouvoirs, la presse, les O.N.G. etc.

Le pouvoir des « mandataires » peut être limité dans le temps, limité dans leur nombre par l’interdiction des cumuls et soumis au contrôle et à la reddition des comptes.

Le dépassement de la surrépression par la sublimation (Freud).

Il faut donc équilibrer la domination par la puissance d’agir, c’est-à-dire la créativité scientifique et artistique qui ne peut s’épanouir sans liberté et donc diminuer la surrépression. Mais la civilisation exige une répression de plus en plus sévère et pulsion de destruction et d’autodestruction. En ce sens comme l’a démontré Freud, la névrose consistant une entrave à la puissance d’agir à cause du pouvoir de la société sur les citoyens. Ainsi le critère de la guérison à l’analyse et la restauration de la capacité de travailler et de la capacité d’aimer (ce qui inclut en particulier la puissance sexuelle, mais pas seulement), autrement dit la « puissance d’agir » de Spinoza. La solution est donc la « sublimation » où la discipline, la maîtrise des pulsions, est intégrée à la puissance créatrice dont elle est la condition. On n’imagine pas en effet un pianiste virtuose dispensé de faire ses gammes tous les jours ni un sportif de compétition ne pas faire de l’entraînement.

Conclusion

Le but est la poursuite du bonheur c’est-à-dire l’augmentation de la puissance d’agir, l’émancipation, la disparition des dominations aliénantes sur autrui et de la subordination de soi-même. C’est l’apprentissage et l’éducation qui permette normalement l’intégration de cet équilibre.

À titre individuel la vocation de tout être humain est la sublimation de ses pulsions au service de sa créativité et de son imagination dans l’œuvre et l’amour. La finalité de la société, si elle était bien faite, consisterait alors à se mettre au service cet épanouissement individuel, en organisant les pouvoirs de manière à minimiser la répression nécessaire à sa cohésion et à la coordination des travaux et en éduquant les citoyens.

L’idéal des Lumières est donc toujours à l’ordre du jour.