Qu’est-ce qu’un fait ?

July 7, 2018

            Un fait est ce qui est sûr, hors de doute. On dit : « c’est un fait que », « un fait est un fait » ; on «  s’en tient aux faits », soit qu’on en ait été personnellement témoin, soit qu’il soit rapporté par un tiers digne de foi, soit encore qu’il soit la conséquence nécessaire d’un autre fait, lui-même certain ; or, s’il existe bel en bien une classe de faits de ce genre (« il y a là une table », « il pleut », « j’ai deux bras et deux jambes » « les chats ne font pas des chiens »), de très nombreux faits auxquels on est porté à faire crédit n’ont rien d’évident par eux-mêmes ; ce peut être une question d’exactitude dans le constat ou la relation du fait, mais c’est surtout parce que le fait est tributaire d’une interprétation, d’une appréciation variable selon les personnes ; pour un astronome, une éclipse de soleil est un fait d’observation, mais pour un prêtre maya, c’est un présage ; pour un agriculteur, la pluie n’a pas le même sens que pour un vacancier ; et la manière dont les médias rapportent les faits montre bien qu’ils ne parlent pas par eux-mêmes. Un fait historique (l’assassinat de Marat dans sa baignoire) a un poids variable selon les historiens, pour les uns, c’est un détail, pour d’autres, c’est le tournant de la révolution. Bref, il n’y a pas de fait brut, et un fait s’explique par d’autres faits, dont il est l’effet ou la cause, prochaine ou lointaine. Difficile dans ces conditions de parler de fait objectif, sauf s’il s’agit d’un fait scientifique, inséré dans un protocole qui en limite les ambigüités , ou d’un témoignage des sens, pour peu qu’ils fonctionnent normalement.

 

Mais il existe encore d’autres raisons de douter des faits. C’est, d’une part, la prolifération des fictions, qui viennent doubler la réalité et l’imitent si parfaitement qu’on a du mal à faire le partage ; et c’est, d’autre part, la fabrication de toutes pièces de faits qui n’existent pas, caractéristique de la propagande, du mensonge d’État, de la publicité mensongère, etc. Désorienté, on en vient à douter de tous les faits, ou, ce qui est plus probable, à les admettre tous, ce qui débouche sur un sentiment d’irréalité complète : tout est possible (moyennant une propagande bien faite).

 

C’est là un des plus grands dangers qui menace la société. C’est pourquoi on n’insistera jamais assez sur la nécessité d’examiner les faits et d’avoir accès aux sources qui permettent de les vérifier - ce qui est en particulier la tâche des journalistes. Faute de quoi on en vient assez vite à privilégier les théories sur les faits, et à passer des théories partielles aux théories générales (aux idéologies). Ce sont des théories de ce genre qui orientent l’esprit des gens, souvent à leur insu. Non que les théories soient inutiles (elles servent à ordonner les faits, et si je vois un objet qui change de taille à l’horizon, j’apprécie le fait en fonction d’une théorie sur les lois de la perspective), mais tout le problème est de relier correctement les théories aux faits, et de ne sacrifier aucun des deux.

 

C’est le mérite des investigations critiques de penseurs comme Hume et Wittgenstein d’attirer notre attention sur ce point, et de montrer à quel point il est difficile d’arriver en quoi que ce soit à la certitude complète. Dans de très nombreuses situations de la vie, on fait confiance, parce qu’il n’y a pas lieu de douter de tout ; mais que notre esprit ait besoin de régularités ne prouve pas encore que de telles régularités existent, ni dans la nature, ni dans la société humaine.

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