L’EGOÏSME EST-IL IMMORAL ?

July 28, 2018

Apparemment il semble que par définition il y ait opposition absolue entre l’égoïsme et l’altruisme. Le premier terme renvoie à ego et le second à alter. L’altruisme c’est donc se soucier d’autrui. C’est le souci qui est une catégorie fondamentale de la philosophie de Heidegger. La question est de savoir si éprouver des sentiments égoïstes constitue une faute ou simplement un penchant que la morale invite à contrarier puisque les conséquences en seraient antisociales. Mais si on considère que le propre de la morale est d’édicter des interdictions il est à ce moment-là malvenu de prétendre interdire des sentiments qui sont par nature involontaire. Encore que, comme on sait, le Christ dans l’Évangile considère que nous sommes responsables également de nos sentiments. Cette condamnation d’ailleurs est reprise par la psychanalyse dans la mesure où nous sommes responsables de nos pensées inconscientes. Il faut peut-être alors opposer la morale à l’éthique. La première se soucie des interdictions requises par la vie en société, alors que la seconde, l’éthique, correspond à l’étude des mœurs et à la vocation de chacun d’entre nous à s’épanouir grâce à ce qu’on appelait autrefois un « examen de conscience ». Cela renvoie à l’impératif qui inaugure la pensée philosophique : « connais-toi toi-même ».

 

Peut-on être heureux et immoral ?

 

Pour les économistes l’égoïsme est amoral. Ils font l’économie de l’altruisme dans la mesure où l’altruisme est assuré automatiquement par le marché. C’est la fable des abeilles de Bernard de Mandeville. C’est ce qu’également Adam Smith pose dans une phrase célèbre lorsqu’il n’attend de son boucher ou de son boulanger qu’il fournisse du pain par intérêt et non par altruisme. C’est la main invisible du marché qui transforme les égoïsmes particuliers en biens publics. C’est un proverbe lyonnais caricatural : « si chacun pensait bien à soi on n’aurait pas besoin de penser aux autres ». C’est également la définition de l’égoïste comme celui qui ne pense pas à moi. Mais l’homme vit en société et il ne peut pas exister de bonheur solipsiste. Comme dit Aristote l’homme est un animal social. D’ailleurs la vie économique repose sur une « propension, comme dit Adam Smith, à troquer et à échanger » ce qui présuppose la mise en relation avec autrui. D’ailleurs Adam Smith toute sa vie a cherché à réconcilier son Traité des sentiments moraux et son Enquête sur l’origine et les causes de la richesse des nations sans y parvenir. Dans le premier ouvrage le sentiment fondamental est celui de la sympathie qui nous fait prendre en considération la souffrance d’autrui pour essayer de l’atténuer ou même de la faire disparaître. Et dans le second ouvrage, l’ouvrage fondateur de l’économie politique, la main invisible du marché permet de faire l’économie de la générosité individuelle. Pour Aristote l’homme doit chercher à être heureux en société. C’est un animal politique ou social.

 

La morale kantienne consiste en l’impératif catégorique de ne pas faire à autrui ce qu’on ne veut pas qu’on nous fasse. À l’opposé pour le Marquis de Sade la jouissance même immorale est le seul impératif catégorique. À la différence de l’impératif catégorique universel la jouissance et exclusivement singulière. Pour Aristote le bonheur consiste à bien vivre ce qui a une signification morale, celle de pratiquer la vertu vis-à-vis d’autrui. Cela résulte de l’éducation qui, en façonnant le comportement de chacun, ce qui s’appelle en grec l’éthique, est au fondement de la morale. Mais l’être humain fait l’expérience de l’échec de la volonté : c’est la formule d’Horace reprise par Saint Paul : « Je veux le bien et je fais le mal ». C’est le clivage de l’ego que la psychanalyse distribue en moi, sur moi et idéal du moi. La pensée de Freud est pessimiste dans la mesure où les exigences de la société incarnée par le surmoi sont de plus en plus sévères et entravent les désirs de jouissance des individus.

 

Le bonheur comme satisfaction du désir : l’impératif de connaître son désir

 

Le fait que l’ego soit clivé entraîne que la connaissance de son désir ne peut se faire qu’à travers l’autre. D’où le paradoxe. Qui est égoïste ? L’égoïsme ne peut exister que par l’altruisme et réciproquement. L’altruisme est suspect d’être rabat-joie. Ce qui correspond au surmoi. Se sont développées les philosophies du soupçon. La mauvaise foi consiste à pratiquer le sadisme rationalisé « pour ton bien ». Ego se fait à travers alter ego. L’égoïsme est différent du solipsisme. La jeunesse de l’enfant par socialisation montre comment l’égoïsme de l’enfant rencontre la générosité absolue de la mère au point que celle-ci peut être considéré par Winnicott comme victime d’une maladie qui la met à la disposition intégrale de l’enfant. Dans un deuxième stade, la phase du non, l’enfant s’oppose à autrui dans une espèce d’égoïsme. Dans un troisième temps c’est l’ambivalence de l’aliénation, l’identification à l’autre. L’égoïsme se fonde sur un certain narcissisme. L’individu se reflète dans l’autre. Le narcissisme consiste à rabattre l’altruisme sur l’égoïsme puisque narcisse tombe amoureux de sa propre image. Mais l’altruisme peut-être une aliénation. Il est nécessaire à une certaine ouverture à la différence qui est nécessaire à la construction de l’ego.

 

Qu’est-ce qu’aimer son prochain comme soi-même ?

 

L’impératif éthique de l’amour s’oppose à la thèse suivant laquelle il n’est pas immoral de ne pas aimer. Si l’amour de soi doit passer obligatoirement par l’amour d’autrui, alors l’égoïsme en quelque sorte coïncide avec l’altruisme. Cet impératif, celui d’aimer son prochain comme soi-même, est universel : toutes les religions le connaissent. Quel est l’amour en acte dans l’altruisme et dans l’égoïsme ? Dans la maxime de toutes les religions l’amour d’autrui est mis en équivalence avec l’amour de soi-même. Mais qu’est-ce que c’est que s’aimer soi-même ? On a vu tout à l’heure que le narcissisme est incompatible avec l’amour d’autrui. Néanmoins il exige la connaissance de son propre désir par la réflexion. Quant à aimer tout court les Grecs de l’Antiquité distinguent trois sortes d’amour, Éros, Agapè, et Philia. Le premier renvoie à l’amour charnel. Le second, étymologiquement, à l’amour fraternel que se portent les convives d’un grand banquet. D’où par extension l’amour fraternel que se portent les chrétiens, la charité, dans ce repas symbolique que constitue l’eucharistie. Mais l’amour peut-il être universel compte tenu de la finitude humaine ? Le troisième est l’amitié désintéressée entre deux êtres sur un pied d’égalité et de reconnaissance mutuelle, éventuellement sublimée en étant exempte d’affects érotiques. L’amour n’implique-t-il pas qu’il se limite à un seul être, ou en tout cas à un petit nombre fini d’autre partenaires. Bref l’amour chrétien, l’Agapè, est-il possible ? Enfin si aimer s’adresse exclusivement à autrui alors quel sens peut avoir l’expression de s’aimer soi-même. Dans la dialectique du Maître et de l’Esclave de Hegel le désir de reconnaissance présuppose la connaissance de soi et de l’autre. Si le désir est moteur il ne s’agit pas alors de le perdre de vue, bref comme dit Lacan, de ne pas transiger sur son désir. La vertu se pratique. La vocation de tout être humain à s’améliorer présuppose un exercice spirituel. Mais il n’est pas immoral de renoncer à s’améliorer. Par contre il s’agit d’une vocation spécifiquement humaine, d’un appel, en termes religieux.

 

Conclusion

 

Il n’est donc pas immoral d’être égoïste, ni d’avoir des comportements égoïstes. Mais l’éthique, c’est-à-dire la vocation à s’éduquer vers le bien, et pour cela à se connaître soi-même, invite à combattre l’égoïsme en faveur de l’altruisme en fraternité avec autrui. L’homme a vocation à augmenter la fraternité donc à combattre l’égoïsme en faveur d’un vrai altruisme qui présuppose la pleine connaissance de soi.

 

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