Adam SMITH et de Karl MARX : Les philosophies économiques comparées

March 23, 2019

Adam Smith est un philosophe écossais. Il naît en 1723. Il suivra un enseignement de philosophie morale. Puis il obtient à vingt-sept ans la chaire de logique et de philosophie morale à l’université de Glasgow. Il a pour ami le philosophe David HUME(1711-1776), qui écrivit une « Enquête sur l’entendement humain », texte dans lequel il valorise le rôle de l’expérience dans la connaissance. Notons que c’est ce dernier philosophe qui stimulera Emmanuel KANT(1724-1804) dans sa propre philosophie, disant de lui « Il m’a réveillé de mon sommeil dogmatique ». Le principal ouvrage de Smith avant ses études économiques est sa « Théorie des sentiments moraux » qui eut un certain succès.

 

           Comment et pourquoi Smith s’est-il orienté vers la recherche économique qui au départ ne semble pas avoir de rapport avec la morale ? Peut-être à cause de son idée de « témoin impartial », une espèce de « surmoi » qui figure dans sa « Théorie des sentiments moraux » et qui préfigure le marché. Préalablement aux études de Smith, les réflexions sur l’organisation générale d’une société se développaient, car des guerres en tous genres ensanglantaient l’Europe. Thomas HOBBES (1588-1679), auteur du « Léviathan » considérait qu’au regard de l’agressivité des humains entre eux, il fallait construire une société corsetée par un pouvoir fort. Un autre philosophe anglais, John LOCKE (1632-1704) en voyant les terribles affrontements religieux en cours dans son pays, prônait la tolérance à travers ses écrits, « Lettre sur la tolérance » et « Traité du gouvernement civil ».

 

           La morale ne suffisait donc pas à comprendre la violence sociale. Quelles étaient les relations les plus inévitables dans une société ? Les échanges économiques. Qu’est-ce qui apaise le plus la hargne des combattants ? Un minimum de prospérité économique. Qu’est-ce qui apporte cette prospérité et d’où peut venir la richesse d’une nation ? Ce sera tout l’enjeu des réflexions de Smith qui va s’employer à décrypter le fonctionnement de l’économie et à élaborer maints concepts dont la pertinence est toujours d’actualité. Ne décrit-il pas déjà la crise des subprimes de 2008 en page 401 de son ouvrage ?

 

           Il y eut quelques écoles d’économistes qui le précédèrent. Les physiocrates de François QUESNAY (1694-1774), qu’il eut l’occasion de rencontrer à Paris. Ce groupe attache de l’importance au travail de la terre et avait pour slogan : « laisser faire, laisser passer ». Une autre école était celle des mercantilistes qui croyait avant tout aux vertus du commerce et de l’industrie. Rien de déterminant encore pour une vision économique globale. C’est Adam SMITH qui va s’y atteler et produire des résultats épatants. Son livre, intitulé « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations », paraît, après dix ans de travail, en 1776.

 

           Tout d’abord, il semble que Smith ait été un homme calme, posé, qui décortiquait soigneusement tous les éléments à la base de ses réflexions. Son écriture est claire et précise. Il eut l’occasion de voyager en tant que tuteur des enfants d’un chancelier de l’échiquier. Il passa plusieurs années en France. Il y rencontra nombre d’intellectuels dont VOLTAIRE (1694-1778). Il observait le réel, allant sur le terrain pour mieux comprendre. En particulier son analyse initiale de la division du travail dans une fabrique d’épingles est si célèbre qu’elle figure aujourd’hui sur le billet anglais de vingt livres. Il voit dans cette division la première source d’efficacité et de richesse : « Ces dix ouvriers pouvaient faire entre eux plus de quarante-huit milliers d’épingles dans une journée : donc, chaque ouvrier, faisant une dixième partie de ce produit, peut être considéré comme donnant dans sa journée quatre mille huit cents épingles. Mais s’ils avaient tous travaillé à part et indépendamment les uns des autres, et s’ils n’avaient pas été façonnés à cette besogne particulière, chacun d’eux assurément n’eût pas fait vingt épingles, peut être pas une seule, dans sa journée. » page 72 de l’édition Garnier-Flammarion. Imparable.

 

           Cependant, on ne vit pas que d’épingles, aussi faut-il procéder à des échanges. Où donc et avec qui ? Là où on marchande, c’est-à-dire sur le marché. C’est par les échanges de produits et services que s’animent les marchés. Mais la première question fondamentale est : quelle est la valeur d’une marchandise ? Adam SMITH, et c’est ici fondamental, répondra que c’est la valeur travail qui est la mesure réelle de la valeur échangeable. Mais la difficulté est de fixer la proportion de deux différentes quantités de travail. Certes, on utilisera un instrument efficace dénommé la monnaie (le chapitre 4 sur l’origine et l’usage de la monnaie est limpide) qui fixera non pas un prix réel qui est le travail, mais au moins un prix nominal qui facilite les échanges. Cela ne résout pas tout à fait le problème de la valeur travail contenue dans une marchandise.

 

           Ici, la réponse de Smith est claire : la valeur d’une marchandise se divise en trois parties : le travail, la rente, le profit. Cette dissection conceptuelle est fondamentale. Elle repose avant tout sur un froid constat et non sur une opinion ou un parti pris. La rente (ici de la terre, mais aujourd’hui on dirait aussi l’immobilier), est le prix d’occupation d’un terrain ou d’un immeuble appartenant à autrui. Le profit est le coût pour rémunérer l’apport des fonds initiaux nécessaire au démarrage de l’activité. Le travail est rémunéré par des salaires qui ne peuvent être inférieurs au coût minimum d’entretien du travailleur et de sa famille.

 

           Adam SMITH précise page 334 : « La masse  totale du produit annuel de la terre et du travail d’un pays (aujourd’hui on dirait PIB), ou, ce qui revient au même, la somme totale du prix de ce produit, se divise en trois parties : la Rente de la terre, les Salaires du travail, les Profits des capitaux, et elle constitue un revenu à trois différentes classes du peuple : à ceux qui vivent des rentes, à ceux qui vivent des salaires, à ceux qui vivent des profits. Ces trois grandes classes sont les classes primitives et constituantes de toute société civilisée, du revenu desquelles toute autre classe (intellectuels, artistes, militaires, etc…) tire en dernier résultat le sien. Des trois classes, le rentier tire un revenu qui ne lui coûte ni travail ni souci ; la classe des ouvriers souffre cruellement lors d’un déclin de la société ; c’est le capital qui met en mouvement la plus grande partie du travail utile d’une société.»

           Ceci est une tentative d’analyse, mais non un absolu. Car si on peut comprendre la tripartition de la valeur de la marchandise, il est difficile de fixer la proportion de chacun des éléments, et en particulier de la valeur travail. Il nous dit, page 149 : « On doit observer qu’il n’est possible de déterminer exactement nulle part le prix du travail…l’expérience semble démontrer que la loi ne peut jamais régler ce problème convenablement. »

 

           Concernant le capital, Smith nous dit qu’il est un préalable nécessaire à la division du travail. Il nous écrit également page 166 : « L’argent fait l’argent, dit le proverbe. Quand vous avez gagné un peu, il vous devient souvent facile de gagner davantage. Le difficile est de gagner ce peu. » Je trouve cette dernière remarque presque ironique. Des fonds accumulés ont trois utilisations : la consommation, le capital fixe, le capital circulant. Le capital fixe rapporte un revenu ou profit sans changer de maître (machines). Le capital circulant rapporte un revenu en circulant ou changeant de maître (échanges).  (Ces concepts sont aujourd’hui transcrits dans les comptabilités modernes.)

 

           Adam SMITH déploie une grande richesse de concepts économiques : taux d’intérêt, pouvoir d’achat, productivité, épargne, papier monnaie, confiance, banques, comptes courants, flux, lettres de change, cavalerie, banqueroute, hypothèques, crises, endettement, inflation, dévaluation, grande roue de circulation et de distribution, prix réel, prix nominal, volatilité, concurrence, monopoles, corporations, salaire minimum, négociation salariale, inégalités.

 

           Concernant les inégalités, Smith en distingue de deux types. Celles liées à la nature de l’emploi et celles « causées par la police de l’Europe ». Les inégalités liées à la nature de l’emploi, page 186 : 1) l’agrément ou le désagrément en eux-mêmes ; 2) le coût de l’apprentissage et de l’éducation 3) l’incertitude de l’occupation ; 4) la confiance à accorder ; 5) le risque et les chances de succès. Les inégalités causées par la police de l’Europe : 1) en restreignant la concurrence (dont corporations) 2) en augmentant la concurrence (professions libérales) ; 3) en gênant la libre circulation du travail et des capitaux, tant d’un emploi à un autre que d’un lieu à un autre (lois sur les pauvres attachés aux paroisses).

 

           J’ajouterai encore quelques réflexions de Smith qui me paraissent intéressantes. Page 149 : « L’état progressif est pour tous les différents ordres de la société, l’état de la vigueur et de la santé parfaite ; l’état stationnaire est celui de la pesanteur et de l’inertie ; l’état rétrograde est celui de la langueur et de la maladie ». Cela est clair, l’humeur d’un peuple dépend non pas de son niveau absolu de prospérité, mais de l’évolution de cette prospérité.

 

Page 417 : « Le travail d’un ouvrier de manufacture ajoute, en général, à la valeur de la matière sur laquelle travaille cet ouvrier, la valeur de sa subsistance et du profit de son maître. Le travail d’un domestique, au contraire, n’ajoute à la valeur de rien. ». Ce « et » signifie un lien nécessaire, mais aux proportions indéterminées. Or cette proportion s’avérera déterminante ultérieurement pour élaborer un « équilibre » socialement acceptable.

 

Page 418 : « Les travailleurs productifs et les non productifs (et non pas inutiles), et ceux qui ne travaillent pas du tout, sont tous également entretenus par le produit annuel de la terre et du travail du pays. Ce produit, quelque grand qu’il puisse être, ne saurait être infini, et a nécessairement ses bornes. ». Ces bornes devraient se traduire par un budget de l’Etat équilibré : les recettes possibles (impôts, taxes, cotisations) doivent couvrir les dépenses collectives (armée, police, infrastructures, etc).

 

           Malgré la richesse de tous ces concepts, il semble que Smith ne parle pas d’action sociale étatique ni d’égalité absolue (bien qu’il songe aux inégalités) ni d’intervention de l’Etat dans l’industrie et le commerce mais seulement sur le système bancaire et la monnaie.

          

Enfin, dernier point, on a beaucoup critiqué Smith, voire on a cherché à le disqualifier, à travers son allégorie de la « main invisible ». Or cette expression ne figure qu’une seule fois et tardivement dans l’ouvrage, et ne représente pas son concept central. Il signifie simplement qu’on est parfois plus utile à la société en travaillant pour soi-même qu’en voulant agir directement pour le collectif. C’est une observation régulièrement confirmée par le réel. « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui fait l’ange fait la bête. » Blaise PASCAL (1623-1662).

Adam SMITH meurt en 1790.

 

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Et le temps passe.

1776 La révolution américaine.

1789 La révolution française.

1830 Révolution et monarchie constitutionnelle en France.

1848 Révolutions européennes et seconde république en France.

1870 Commune de Paris.

Le capitalisme et la révolution industrielle accélère vivement.

Il y a une fracture terrible entre la misère de la masse des ouvriers et l’extravagante opulence des capitalistes

Les syndicats ouvriers apparaissent, s’enhardissent et se développent. 

C’est le siècle des idées socialistes.

Des écrivains comme Charles DICKENS (1812-1870) et Emile ZOLA (1840-1902) décrivent remarquablement dans leurs œuvres littéraires la misère des ouvriers et d’une grande partie du peuple.

Enfin, Karl MARX écrira lui-même : « Adam SMITH, du vivant duquel l’industrie moderne n’était encore qu’à ses débuts. » (dans « Salaire, prix et profit » page 71). C’est dire qu’entre Smith et Marx on a changé de monde. Du moins en économie.

 

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Karl MARX est un philosophe allemand. Il naît à Trèves en 1818. Il suit des études de droit puis de philosophie. Sa thèse de doctorat soutenue en 1841 s’intitule « Différence de la philosophie de la nature chez DEMOCRITE (460-370 av.jc) et EPICURE (342-270 av.jc)». Ce dernier philosophe fut magnifiquement mis en poésie par LUCRECE (94-56 av.jc) dans son livre « De la Nature ». Le point commun de ces philosophes réside dans leur matérialisme, leur théorie des atomes et en particulier du concept de « clinamen » qui permet d’expliquer pourquoi, malgré nos conditionnements naturels et sociaux, nous pouvons conserver notre liberté. Très vite, au constat de la misère ouvrière et de l’injustice sociale provenant des mécanismes économiques, Marx se lancera dans des écrits polémiques et orientera ses recherches sur les structures du capitalisme.

 

           A l’opposé du tempérament posé de Smith, Marx est ardent, guerrier, intransigeant et ses écrits font clairement voir cette violence. Elle est sans doute le reflet, tant de son caractère que du sujet dont il s’empare. Son « Manifeste du parti communiste de 1848 qui débute par « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme… » et se termine par « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! » est un véritable coup de poing.

 

           Et pourtant, Karl MARX admirait les écrits de Smith et reprit nombre de ses concepts dont il fit cependant un autre usage que son prédécesseur, car pour lui, il ne suffisait pas de seulement comprendre le monde comme un philosophe classique, mais de le transformer.

 

Marx s’inspira d’un autre philosophe, très en vogue à son époque en Allemagne, Georg Wilhelm Friedrich HEGEL (1770- 1831) qui développa des idées profondes de dialectique dans son œuvre. Le matérialisme des anciens, joint à la dialectique de Hegel, produisit dans l’esprit de Marx son concept de matérialisme historique.

 

           Les idées socialistes étaient foisonnantes en son siècle, disons même en pleine ébullition. Un Français plut à Marx pendant un certain temps. Il s’agit de Pierre-Joseph PROUDHON (1809-1865), dont une de ses idées fit mouche : « la propriété, c’est le vol ».

 

           Dans sa jeunesse, Marx se lia d’une profonde amitié avec un jeune homme dont le père était un industriel auquel il succédera. Il s’agit de Friedrich ENGELS (1820-1895) avec qui il co-écrira nombre d’ouvrages. Engels fut aussi le soutien financier de Marx, qui ne pouvait vivre de la seule rémunération de ses articles dans les journaux. Marx fut d’ailleurs toute sa vie en manque de cet argent dont il parlait tant et vécut des périodes de misère effroyables jusqu’à perdre des enfants en bas âge qu’il ne pouvait nourrir.

 

           Enfin, Marx eut une vie amoureuse intense avec son amie d’enfance qu’il épousa, Jenny von WESTPHALEN (1814-1881), issue de la noblesse rhénane,  avec qui il eut sept enfants, dont seulement trois filles parvinrent à l’âge adulte. Parfois Karl transgressait les règles du mariage, et il eut un fils qui fut reconnu par son copain Friedrich.

 

           Marx eut une activité très féconde au sein du parti communiste et milita au sein de l’Internationale socialiste. Il utilisa fréquemment la presse pour la diffusion de ses idées. Son métier était celui de journaliste. Il passa sa vie à écrire. Son ouvrage majeur, peut-être le moins lisible, et en en tout cas inachevé (forcément ?), est « Le Capital ». Trois mille pages d’équations qui tendent à prouver que le capitalisme représente une exploitation et un vol par les bourgeois du travail des prolétaires.

 

           Voici la clé de voûte de toute l’œuvre de Karl MARX : le concept de plus-value. On se rappelle que Smith avait considéré que la valeur d’une marchandise se divisait en trois : le travail, la rente et le profit. Marx va dire autre chose de bien plus déterminant dans sa théorie. Voici des extraits de son recueil « Salaire, prix, profit », dont mon exemplaire fut imprimé en République de Chine en 1970.

 

« Qu’est-ce que la valeur d’une marchandise ? …C’est le travail. » p29/31

           « Prenons l’exemple d’un ouvrier fileur. Pour renouveler journellement sa force de travail, il lui faut créer une valeur journalière de 3 shillings, ce qu’il réalise par son travail journalier de 6 heures. Mais cela ne le rend pas incapable de travailler journellement 10 ou 12 heures ou davantage. En payant la valeur journalière ou hebdomadaire de la force de travail de l’ouvrier fileur, le capitaliste s’est acquis le droit de se servir de celle-ci pendant toute la journée ou toute la semaine. Il fera donc travailler, mettons, 12 heures par jour. En sus et au surplus des 6 heures qui lui sont nécessaires pour produire l’équivalent de son salaire, c’est-à-dire de la valeur de sa force de travail, le fileur devra donc travailler 6 autres heures que j’appellerai les heures de surtravail, lequel surtravail se réalisera en une plus-value et un surproduit. Si notre ouvrier fileur, par exemple, au moyen de son travail journalier de 6 heures ajoute au coton une valeur de 3 shillings qui forme l’équivalent exact de son salaire, il ajoutera au coton en 12 heures une valeur de 6 shillings et produira un surplus correspondant de filé. Comme il a vendu sa force de travail au capitaliste, la valeur totale, c’est-à-dire le produit qu’il a créé, appartient au capitaliste qui est, pour un temps déterminé, propriétaire de sa force de travail. En déboursant 3 shillings, le capitaliste va donc réaliser une valeur de 6 shillings puisque, en déboursant la valeur dans laquelle sont cristallisées 6 heures de travail, il recevra, en retour, une valeur dans laquelle sont cristallisées 12 heures de travail. S’il répète ce processus journellement, le capitaliste déboursera journellement 3 shillings et en empochera 6, dont une moitié sera de nouveau employée à payer de nouveaux salaires et dont l’autre moitié formera la plus-value pour laquelle le capitaliste ne paiera aucun équivalent. C’est sur cette sorte d’échange entre le capital et le travail qu’est fondée la production capitaliste, c’est-à-dire le salariat, et c’est précisément cette sorte d’échange qui doit constamment amener l’ouvrier à se produire en tant qu’ouvrier et le capitaliste en tant que capitaliste. » p46

 

« Quoiqu’une partie seulement du travail journalier de l’ouvrier soit payée, tandis que l’autre partie reste impayée, et bien que ce soit précisément cette partie non payée ou surtravail qui constitue le fonds d’où se forme la plus-value ou profit, il semble que le travail tout entier soit du travail payé. » p48

 

« Rente, taux d’intérêt et profit industriel ne sont que des noms différents des différentes parties de la plus-value de la marchandise, c’est-à-dire du travail non payé. » p51. C’est une remise en cause de la tripartition de Smith ramenée à une bipolarité.

 

La théorie de la plus-value, considérée tout simplement comme un vol, est la clé de voûte de la théorie marxiste.

 

D’autres concepts seront décrits. Accumulation du capital. Nécessité des syndicats. Diminution de la durée de la journée de travail. Augmentation des salaires sans conséquence sur les prix.

 

Du fait de sa théorie de la plus-value, qui partage la valeur de la marchandise en seulement deux éléments (au lieu de trois), la conséquence est que la société dans son ensemble se divise en deux groupes antagonistes (comme dans toute l’Histoire depuis deux mille ans) que sont les bourgeois ou capitalistes, propriétaires des moyens de production, et les prolétaires qui ne possèdent rien d’autre que leur force de travail qui est exploitée et sous-payée. Marx prône donc, comme solution logique, l’appropriation de ces moyens de production par un renversement des rapports de force, les prolétaires, qui n’ont rien à perdre, devant prendre le pouvoir, c’est-à-dire, opérer une révolution des rapports de force. A terme les classes doivent disparaître et signer ainsi dans la pratique la fin de l’Histoire.

 

Les idées de Marx concernant l’argent, son accumulation et son utilisation sont assez pertinentes, mais pas tout à fait nouvelles. En effet Marx considère que la possession de beaucoup d’argent peut inverser les valeurs : le lâche se voit courageux, l’idiot se croit intelligent et le laid apparaît beau, parce qu’avec l’argent on peut acheter toutes les qualités désirées. ARISTOPHANE (450-380 av.jc) fait déjà ce constat dans sa comédie « Ploutos ». William SHAKESPEARE (1564-1616) fait le même constat dans sa pièce de théâtre « Timon d’Athènes ». Et somme toute, ARISTOTE (384-322 av.jc) pense à peu près la même chose dans ses quelques écrits (peu nombreux) parlant de l’économie des cités ou du ménage : tout abus est nuisible. Dans sa chrématistique il considère que le problème de l’argent réside, non dans l’épargne ménagère pour faire face aux aléas de la vie quotidienne, mais dans l’accumulation sans fin, c’est-à-dire la cupidité. Son magnifique livre, « Ethique à Nicomaque » prône le juste milieu.

Karl MARX meurt en 1883.

 

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Et le temps passe.

1914 Début d’une guerre mondiale de 4 ans. Boucherie dans les tranchées.

1917  Les révolutions russes. Naissance de l’URSS du parti communiste.

1939 Début d’une seconde guerre mondiale. Camps d’extermination industriels.

1945 Les premières bombes atomiques. Plusieurs pays s’en équiperont.

1946 Autres révolutions socialistes. Début des guerres de décolonisation.

1947 Partition de l’Inde entre territoires hindous et musulmans.

1949 Victoire des armées communistes en Chine.

1959 Victoire des révolutionnaires à Cuba.

1960 Un mur à Berlin matérialise la séparation des idéaux et des peuples.

1975 Victoire des communistes au Viêtnam.

1975 Victoire de Khmers rouges au Cambodge. Massacres et folie meurtrière.

1980 La Rhodésie devient Zimbabwe. Présidence socialiste. Le pays sera ruiné.

1989 Destruction du mur de Berlin. Retour des nations à l’est de l’Europe.

1991 Fin de la séparation raciale en Afrique du sud. Fin d’une URSS lassée.

1999 Présidence socialiste au Venezuela. Vingt ans après le pays est ruiné.

Vingt et unième siècle : inquiétudes sur le climat de la planète.

 

           Pendant toutes ces périodes agitées politiquement l’économie mondiale a continué de croître pour nous entraîner dans des chemins qui nous paraissent inconnus. Au-delà de progrès économiques très divers selon les régions, quels sont les économies et les régimes politiques qui s’en sont les mieux sortis ? Ce ne sont pas vraiment les régimes communistes, socialistes ou dictatoriaux, mais plutôt certaines démocraties qui ont appliqué un régime bien particulier : la « social-démocratie ».

 

           De quoi s’agit-il ? Nous avons les exemples des pays scandinaves. Mais ce sont des pays peu peuplés et aux populations relativement homogènes. Il y eut les autres pays d’Europe de l’Ouest. La France l’a pratiqué un certain temps (les trente glorieuses) puis, probablement trop centralisée, semble s’en écarter. L’Allemagne occidentale a plutôt bien réussi son redressement à la satisfaction de sa population jusqu’à la fin du vingtième siècle.

 

           Il convient ici que je cite un texte qui me paraît explicite sur les situations comparées des deux Allemagne, la libérale à l’ouest et la communiste à l’est. Il s’agit d’un ouvrage sur l’Allemagne, paru dans l’excellente collection « Petite Planète », édité et réédité régulièrement de 1955 à 1962. Voici ce que l’auteur nous dit à la dernière page de la dernière édition, lui qui défendit constamment le régime communiste de l’est contre le système de consensus de l’ouest : « Fidèle à une vision historique encore profondément empreinte de marxisme, encore attaché en partie aux illusions que répandait l’Union Soviétique…je faisais aux maîtres de l’Allemagne orientale un crédit que je leur refuse totalement à l’heure actuelle. Bref, vu du dehors, j’ai cessé de professer au sujet de ces faits et de ces hommes les opinions généralement reçues dans la gauche française, et ceci en me croyant plus foncièrement homme de gauche que jamais. » En effet, tandis que les syndicats de l’ouest négociaient avec les organisations patronales et voyaient leur niveau de vie s’améliorer considérablement, les syndicats de l’est étaient étatiques et les revendications ouvrières, qui s’exprimaient entre autres dans des grèves, étaient réprimées par l’armée.  

 

 

           Pourquoi la social-démocratie fonctionnerait-elle mieux ? Comment pourrait-on la définir ? Quel rapport avec Smith et Marx ? Disons que l’expérience nous a montré le succès de tels régimes comparés concrètement à d’autres. En quoi cela consiste-t-il ? Il s’agit de ménager l’économie entreprenariale tout en promouvant une forte redistribution sociale à travers des impôts, des taxes et des cotisations.

 

           Smith nous dit que la valeur d’une marchandise suit une division tripartite entre travail, rente, profit. Marx simplifiera la division en ne considérant que deux parties le travail et le profit qui usurpe du travail non payé. La social-démocratie revient à une division tripartite, mais en insérant cette fois l’Etat qui va réguler les relations sociales avec donc des impôts, des taxes et des cotisations. Reste à savoir si ces prélèvements sont bien gérés, correctement redistribués ou si l’incompétence conduit au tonneau des danaïdes. Les réactions de la population, en particulier à travers des élections, seront le verdict.

 

           Smith et Marx étaient des philosophes de leur temps qui se sont intéressés au monde de l’économie par nécessité de comprendre la société. Leurs travaux sont très riches, mais commencent à être anciens et mériteraient un relais contemporain. Hélas, les philosophes actuels ne semblent guère s’intéresser aux problèmes économiques. Tout juste hasardent-ils les mots « libéralisme » ou « capitalisme » comme si ces termes représentaient des évidences et qu’ainsi tout serait dit. Quelle tristesse que ce peu de curiosité. En contrepartie, certains économistes tentent de philosopher. Mais leurs propos sont souvent d’un niveau insuffisant faute d’insérer leur domaine dans un contexte plus général.

 

Pourtant, le monde a bien évolué depuis Adam SMITH et Karl MARX : numérisation, financiarisation, mondialisation, écologie, individualisme, démocratie, totalitarisme, démographie, les thèmes ne manquent pas qui mériteraient la création de nouveaux concepts ou au moins de faire évoluer les anciens, ce qui est par nature le travail des philosophes.

 

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