En quoi la beauté est-elle indispensable à nos vies ?

19 mars 2022 – Ariane Lucet



« En quoi la beauté est-elle indispensable à nos vies? »



Résumé


La beauté est indispensable à nos vies car, outre qu’elle nous aide à supporter la violence, la barbarie, l’absurdité, l’injustice… que nous éprouvons trop souvent face au monde dans lequel nous vivons, elle :

- crée l’unité en nous

- réconcilie l’intelligible et le sensible, le spirituel et la matière, la raison et la sensibilité

- nous affranchit du doute, ce qui participe d’une forme de sécurité et de confiance en soi

- est un stimulant de la vie

- nous permet, à travers l’art notamment, de sublimer nos pulsions

- est une sorte de juge de paix intérieure pour chacun-e de nous

- nous invite à développer notre intuition

- conduit à l’être ensemble

- irradie la bonté



Préambule 


En préparant ce sujet, j’ai lu à plusieurs reprises que tous ceux qui ont cherché des critères permettant de fonder un jugement esthétique ont échoué, confrontés à l’incapacité de définir « objectivement » ce qu’est la beauté, qu’il s’agisse du beau artistique ou du beau naturel. On pourrait donc considérer que le beau - les goûts et les couleurs - ne se discute pas. Pourtant, comme le souligne Nietzsche, nous passons notre temps à en discuter…




Quelques définitions, pour commencer



Le dictionnaire définit le mot indispensable de la manière suivante : essentiel, dont on ne peut se passer.



Larousse, définition 


Beauté : « Caractère de ce qui est beau, conforme à un idéal esthétique. »


Beau : « Ce qui fait éprouver un sentiment d’admiration et de plaisir. »


La beauté est communément définie comme la caractéristique d’une chose qui, au travers d’une expérience sensorielle (perception) ou intellectuelle, procure une sensation de plaisir ou un sentiment de satisfaction.


La sensation entre ce qui est beau et ce qui ne l’est pas varie selon les époques, les cultures et les individus.


Dans son dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey souligne la parenté étymologique) entre les notions de « beau », de « bon » et de « bien ». Du latin « bellitas », dérivé de « bellus » et de « bonus ».


Le terme grec Kalos – beauté – désigne tout ce qui est harmonieux, c’est-à-dire tout ce dont « les parties ne sont pas associées de manière ridicule ou effrayante ».



Petit tour d’horizon chez certains philosophes


Le beau pour Platon


Les Grecs croyaient que la beauté extérieure était associée à une beauté intérieure, c’est-à-dire morale, ce qui signifiait qu’un beau visage était l’expression visible d’une belle âme.


Pour Platon, c’est par l’amour (Eros) que l’on désire et que l’on découvre des choses de plus en plus belles.

Platon associe la beauté au vrai et au bien comme une des idées les plus élevées. « Le beau, c’est la splendeur du vrai. »

Dans le banquet, il montre comment on peut passer du désir des beaux corps à l’amour des belles âmes pour parvenir à la contemplation de la beauté en soi. A passer en quelque sorte, du « beau » adjectif (un bel objet, un beau tableau, un beau paysage) au « beau » substantif (le beau), c’est-à-dire concept. Ou, dit autrement, du beau visible (perçu au travers des sens) au beau invisible (le monde intelligible).




Pour le classicisme, beau et vrai sont indissociables


En philosophie une longue tradition, qui accompagne ce que l’on pourrait appeler l’ère de l’art classique, s’efforce de penser la beauté à partir des concepts de représentation et de vérité.


Le classicisme se situe dans le prolongement direct de Platon. L’universalité du bon goût correspond à un certain nombre de critères esthétiques que l’on peut qualifier de canoniques. Et la finalité de l’œuvre consiste à capter la beauté qui lui est extérieure, celle de « la belle nature », chère aux anciens, et de ses vérités éternelles. Le microcosme de l’art doit reproduire l’essence du macrocosme. Transposition sensible de la vérité d’un monde et de sa beauté.


Hegel, comme Platon, relie le beau au vrai : « Le beau est l’éclat du vrai ». Mais il ne s’agit plus, comme dans le classicisme, de traduire dans l’œuvre une beauté naturelle extérieure à nous. Pour Hegel, le sujet (l’artiste) et l’objet représenté sont mêlés dans un même processus créatif et un même sentiment esthétique.

La thèse de Hegel historise en quelque sorte le classicisme : à travers l’art et son histoire, mais aussi la religion et la philosophie, c’est l’histoire de la vie de l’esprit qui se représente. La spécificité de l’art, au-delà de ses différents supports (peinture, sculpture, architecture, musique, poésie…), est l’incarnation de l’idée dans un monde sensible.


Luc Ferry traduit cela en ces termes : « L’art s’escrime et s’épuise à exprimer l’intelligible dans le sensible, le spirituel dans le matériel ».


Le relativisme du jugement de goût est alors en lien direct avec le moment historique : par exemple, l’art grec rend sensible l’idée fondamentale d’harmonie cosmique, l’art chrétien fait vivre la splendeur du divin, l’art hollandais est l’expression de l’humanisme moderne – la mise en scène de l’humain dans sa vie de tous les jours…

Hegel estime que l’art est traversé par la contradiction qui existe entre le matériel et le spirituel. L’art emprisonne toujours plus ou moins l’idée pure dans une gangue, une forme, qui ne peut lui convenir complètement. C’est pourquoi il estime que c’est le support le plus immatériel qui sera le plus apte à surmonter cette contradiction.


Cela veut dire que, pour Hegel, la poésie et la musique représentent des formes d’art plus évoluées que l’architecture et la sculpture. De même que la religion et surtout la philosophie (le domaine des concepts) sont pour lui supérieurs à l’art,

au regard de ce mouvement d’émancipation de l’esprit vis-à-vis du sensible.



La rupture nietzschéenne


L’esthétique de Nietzsche met radicalement en cause la conception « représentative » du vrai de l’œuvre d’art. Et marque une rupture. Pour lui, l’œuvre d’art est avant tout l’expression de la vie et de cette « volonté de puissance » aux multiples facettes qui est « l’essence la plus intime de l’être ».


Il s’agit de créer des univers qui sont le prolongement de soi-même, et plus encore de faire entrer l’art dans sa vie à tel point que c’est sa vie même qui devient une œuvre d’art.« L’art est une augmentation de la vie, un stimulant de la vie. »


La beauté est la valeur cardinale de l’art, mais aussi de la vie même, et relève de ce que Nietzsche appelle « le grand style ».


En s’affranchissant d’un « monde vrai » qu’il s’agirait d’exprimer, en affirmant au contraire qu’il y a une infinité de mondes qui sont autant de perspectives de l’individu vivant, Nietzsche prépare tout le mouvement artistique à l’individualisme moderne pour qui l’art n’est plus envisagé comme la reproduction d’une réalité extérieure à soi mais comme le prolongement de soi.


Heidegger, pourtant opposé à Nietzsche sur bien des sujets, reconnaît que sa conception de l’art est proche de celle de Nietzsche : « L’art fait surgir dans l’œuvre la vérité de l’étant… »



Le relativisme de David Hume


David Hume souligne que des personnes différentes n’ont pas le même jugement sur le même objet. Pour lui, « la beauté n’est pas inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente ».

Est-ce à dire que tous les jugements de goût se valent et que tout peut être relativisé dans ce domaine ? Hume précise et argumente. Même si les jugements de goût varient selon les individus, ils restent partagés la plupart du temps car notre jugement de goût renvoie à une structure psychobiologique commune aux êtres humains. Ce qui explique que ces jugements ne sont pas purement aléatoires et dépendants de chacun. Et même si les circonstances culturelles et historiques sont responsables de variations, c’est sur fond d’identité commune.


Hume définit la beauté comme une projection du plaisir que produit un objet. Il associe beauté et plaisir, comme il associe laideur et douleur.


Emmanuel Kant a un autre point de vue. Contrairement à Hume, Kant dissocie l’idée de beauté et la sensation de plaisir (« Critique de la faculté de juger »). A ses yeux, la beauté est l’objet d’une « satisfaction désintéressée ».



Kant énonce un paradoxe en disant que le Beau relie le subjectif à l’universel


Selon Kant, « est beau ce qui plaît universellement sans concept ». Autrement dit, comme le souligne Charles Pépin, « on ne peut pas prouver la beauté, seulement l’éprouver ».


Mais nous savons aussi que nous ne pouvons pas nous contenter du « chacun ses goûts », et que le sentiment du beau peut être communiqué et partagé.

Kant a l’intuition que pour individuelle qu’elle soit, notre expérience esthétique ne peut pas être étrangère à autrui, et que la beauté transcende notre subjectivité particulière. Il y a pour lui deux sortes de jugements.

Les premiers, dits « déterminants », procèdent par concepts,

s’appuient sur des critères qui préexistent, et vont du général au particulier. Par exemple, quand nous disons, c’est bien, nous disposons déjà d’un référentiel moral, qui nous indique la différence entre le Bien et le Mal. De même, lorsque nous disons que c’est illégal, nous disposons déjà de la loi. Voilà pour les jugements « déterminants ».

Mais quand il s’agit de beauté, nous portons en revanche des jugements « réfléchissants », a priori sans critères, et qui vont du particulier au général. Devant ce paysage marin magnifique, devant ce splendide tableau, ou cette si belle sculpture, nous énonçons une vérité générale : c’est beau. Nous allons du particulier au général, et même à l’universel. La plupart du temps, alors même que nous disposons de critères pour faire la différence entre Bien et Mal ou Vrai et Faux, nous continuons de douter. Alors que là, nous n’avons plus aucun critère et pourtant… nous cessons de douter. (Charles Pépin, « Quand la beauté nous sauve »)



Kant estime que le jugement de goût, le jugement esthétique est en même temps subjectif et universel.

Subjectif car sans critère, fondé dans l’harmonie de la subjectivité humaine. Mais universel car nous ne doutons pas que ce qui nous touche devant le beau puisse aussi toucher les autres.

Je dis que c’est beau sans critères particuliers, dans une forme d’intuition. Cette intuition, pour être susceptible d’être partagée et discutée, doit réunir à la fois un sentiment particulier et ce que Kant appelle une « idée universelle »

A travers l’expérience esthétique se trouvent réconciliés (bien que de manière pas totalement rationnelle) le sensible et l’intelligible, la matière et l’esprit, la raison et la sensibilité.

Le beau n’est pas objectif au sens où il serait le reflet fidèle d’une « beauté en soi » mais en tant qu’il fait sens commun. Autrement dit le beau est reconnu sans concept comme l’objet d’une satisfaction désintéressée. Mais aussi vécu comme universel et nécessaire, et qui manifeste une certaine forme de finalité sans qu’aucun but extérieur ne soit représenté. Le beau, en ce sens, est une finalité en lui-même. Pas au service de quelque chose d’autre.



Le plaisir esthétique vu par Kant


Pour Kant, le plaisir esthétique est « un jeu libre est harmonieux des facultés humaines. » Traduisez : notre entendement et notre perception, notre raison et nos sens « jouent » à se renvoyer leur accord mutuel devant la beauté.








L’art et la beauté indispensables à la sublimation de nos pulsions


Ce que Nietzsche appelle « la volonté de puissance » et qui correspond à une spiritualisation des instincts est proche de ce que Freud nomme la sublimation des pulsions. Chez l’un comme chez l’autre, l’œuvre d’art est symptomatique en ce qu’elle exprime inconsciemment des pulsions en quelque sorte transformées et spiritualisées.


Dans son livre « Quand la beauté nous sauve », Charles Pépin insiste sur cette dimension : nous avons besoin de beauté pour satisfaire de façon substitutive nos pulsions agressives et sexuelles refoulées. C’est le privilège de l’humain sur l’animal que de pouvoir mettre nos pulsions au service d’une activité socialement et culturellement valorisée. La beauté permet en effet souvent de transformer notre énergie vitale, non exempte de colère, de violence et de frustration, en un « moment d’élévation spirituelle ».

La beauté nous fait partager quelque chose qui est au-delà de notre petit moi et qui rejoint notre condition humaine.


La beauté semble donc bien résider dans l’alchimie de la rencontre entre un sujet et un objet – à la fois dans le processus de création et l’expérience esthétique (celle que nous faisons face à l’objet). Plutôt que de « jugement », [qui suppose l’extériorité et la neutralité de la personne qui juge], sans doute vaudrait-il mieux parler d’une expérience où sujet et objet sont mêlés, et où l’émotion esthétique provoquée par cette rencontre est décisive.

Nous sommes davantage DANS la beauté que face à elle. La question de la beauté peut donc difficilement être posée indépendamment de celui ou celle qui l’éprouve.



Beauté naturelle et beauté artistique


Hegel affirme que le beau artistique est d’essence bien supérieure à la simple beauté naturelle parce qu’il est l’œuvre de l’esprit. Je cite : « Autant l’esprit et ses créations sont plus élevés que la nature et ses manifestations, autant le beau artistique est lui aussi plus élevé que la beauté de la nature. » (« Esthétique »).


Nous pouvons nous demander si notre perception de la beauté naturelle est porteuse de schèmes esthétiques qui influencent, qui « informent » (au sens de donner forme) notre perception. La vue d’un champ de tournesols, par exemple, qui attire notre regard, est-elle indissociable des tournesols de Van Gogh ?

Autrement dit, l’apparaître du paysage mobilise un imaginaire à la fois individuel et culturel.

La culture médiatise et organise notre rapport à la nature, et ne peut qu’être convoquée dans la perception que nous avons de la beauté d’un paysage ou de quoi que ce soit d’autre. A travers ce regard, apprécions-nous la nature quand elle a l’apparence de l’art, quand tout se passe comme si elle était volontairement détentrice d’une finalité esthétique ? Si, par exemple, nous trouvons belle la diversité des formes et des couleurs chez les insectes ou sur les fleurs, est-ce parce que nous percevons les choses comme si la nature avait une finalité, comme si elle avait le projet d’être belle ?



La beauté, juge de paix… intérieure


Charles Pépin définit le beau comme une harmonie qui en déclenche une autre : celle que nous éprouvons quand nous disons « C’est beau ! ».

Quand nous éprouvons que c’est beau, nous nous sentons « entier », en harmonie, en paix intérieure. Plus de conflit interne entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux. La beauté crée l’unité.


Cette notion d’absence de conflit intérieur, m’évoque Heraclite d’Ephèse. Il souligne la nature antagonique de l’être humain, qui lui fait éprouver des « conflits » internes. En créant l’unité en nous, en nous affranchissant de nos conflits intérieurs, de nos doutes, la beauté se fait juge de paix.


Charles Pépin estime qu’il y a deux questions bien distinctes à propos de la beauté : ce que me fait la beauté et ce qui fait la beauté.

Mais peut-on vraiment séparer ces deux questions s’il est vrai que la beauté n’est pas davantage dans l’objet que dans le sujet mais dans leur rencontre sous forme d’émotion esthétique ?



Charles Pépin écrit que nous avons besoin de la beauté, de ce que la beauté nous fait, pour retrouver ce talent de savoir s’écouter soi-même, cette confiance en soi – mais en un soi ouvert, généreux, désireux de partager son goût, porteur en lui de la promesse d’un « nous ».

« L’esthète, écrit-il, est cette personne capable de s’écouter quand, tout autour d’elle, le monde lui crée des choses insensées. »


Faire preuve de jugement réfléchissant, c’est faire preuve d’intuition dit encore Charles Pépin. La beauté nous apprend à développer notre intuition. Toute expérience esthétique porte la marque de cette foi : ce que je ressens ne peut me tromper, la beauté dévoile, lève le voile du doute. Nous ne savons pas trop pourquoi ni comment mais nous sentons qu’il y a de la vérité dans ce que la beauté nous fait : de la vérité dans la sûreté de notre jugement.


J’ajoute que pour Bergson l’intuition est « un pouvoir propre à l’homme, qui le rend capable d’une expérience pure ».



Le beau amène à l’«être ensemble »


Malgré nos différences, malgré tout ce qui nous sépare, il y a une part de nous qui rêve d’être d’accord, d’un accord avec les autres, tous les autres – une sorte de communion universelle.


Charles Pépin pose cette question : et si c’était cette part de nous-même que la beauté réveille ? Quand nous jugeons que c’est beau, nous savons que notre émotion ne dépend pas de notre condition sociale, de nos revenus, de nos préférences sexuelles ni de nos convictions politiques. Nous sentons que notre émotion nous renvoie à notre nature humaine. Toute émotion esthétique nous souffle la possibilité d’une communauté (communion ?) humaine.



Dans ses « Cinq méditations sur la beauté », François Cheng va plus loin encore en écrivant : « La présence de la beauté répand l’harmonie autour d’elle, favorisant partage et communion, dispensant une lumière de bienfaisance, ce qui est la définition même de la bonté. »

Pour lui, « la bonté est garante de la qualité de la beauté » et « la beauté irradie la bonté et la rend désirable » ;

« Quand l’authenticité de la beauté est garantie par la bonté, on est dans l’état suprême de vérité, celle qui va dans le sens de la voie ouverte, celle à laquelle on aspire comme à une chose qui se justifie en soi. »

« La bonté qui nourrit la beauté ne saurait être identifiée à quelques bons sentiments plus ou moins naïfs. Elle est l’exigence même, exigence de justice, de dignité, de générosité, de responsabilité, d’élévation vers la passion spirituelle. »


« Chaque expérience de beauté, si brève dans le temps tout en transcendant le temps, nous restitue chaque fois la fraîcheur du matin du monde ». ( François Cheng)