Héritage : la fidélité au passé est-elle un devoir ?

Thierry Fresne 20 août 2022


1 – Plus que trancher la question, l’éclairer par d’autres questions.

2 – Petit jeu illustrant concrètement la problématique, sur le plafond de l’Opéra Garnier (Jules Eugène Lenepveu/Marc Chagall).

3 – Notre objectif : dépasser le débat au tour politique voire polémique entre progressisme et conservatisme.

4 – Bref examen des concepts impliqués dans l’énoncé du sujet :

L’héritage : le mot est à prendre ici dans son acception immatérielle, c’est-à-dire historique, culturelle, civilisationnelle ou bien encore morale ou spirituelle.

La fidélité : l’idée est très claire (respect de ses attachements, observance de ses devoirs). Il reste toutefois à déterminer si, face au passé, l’on doit être fidèle à la lettre ou bien à l’esprit.

Le passé : là aussi le concept est apparemment explicite. Le passé est ce qui n’est plus. Mais nous verrons que l’affaire se complique lorsque l’on pose la question fondamentale : qu’est qui a réellement été ?

Le devoir : l’idée d’obligation, d’impératif, est, elle, sans ambiguïté. En revanche là où nous allons voir que le terme de devoir peut être interrogé, c’est quand il est assorti de celui de mémoire dans l’expression « devoir de mémoire ».


5 – Quelques questions posées par le sujet :

Qu’est-ce que le passé ?

Certes le passé est ce qui n’est plus, mais qu’est-ce qui a été ?

Toute mémoire est une reconstruction On se trouve donc là face au problème de la subjectivité, tant individuelle que collective, inhérente à toute représentation du passé, qui ne peut être qu’une reconstitution élaborée par notre imagination.

On pourrait même aller jusqu’à prétendre que le passé tout comme le présent sont une fiction, vu qu’aucun individu ne peut en en avoir une saisie holistique. Il ne les appréhende que partiellement depuis la place qu’il occupe.

D’où les éternelles querelles d’historiens sur la nature des événements eux-mêmes et a fortiori sur leurs causes et leurs conséquences ; d’où également les interprétations subjectives que font les philosophes de la pensée de leurs prédécesseurs. A cet égard, il est pittoresque de constater qu’il y a eu au début du XIXème siècle des hégeliens de droite, appelés les Vieux hégeliens, puis, au milieu du siècle, des hégeliens de gauche, dénommés les Jeunes hégeliens (dont Bruno Bauer), et qu’il y a aujourd’hui des nietzschéens de droite et des nietzschéens de gauche, etc.

A l’heure qu’il est, cette subjectivité inhérente à toute lecture du passé se manifeste de manière frappante dans l’attitude des peuples d’Europe devant la guerre en Ukraine : pour ceux de l’Ouest, l’URSS appartient à un état du monde révolu alors que pour ceux de l’Est le souvenir de sa domination totalitaire est encore très cuisant, engendrant une éternelle méfiance à l’endroit de la Russie.

Quel degré de liberté avons-nous face au passé ?

Notre époque se flatte volontiers de liberté. Ceux qui se disent progressistes prétendent parfois pompeusement vouloir « nous affranchir de tous les déterminismes ». Il y a toutefois des domaines dans lesquels le passé se rappelle immanquablement à nous comme une servitude, du moins jusqu’à maintenant. J’en évoquerai trois :

Le plus évident d’entre eux c’est la génétique, héritage forcé pour ainsi dire. Ce n’est pas pour rien que jadis on lui préférait l’appellation d’hérédité, autrement dit ce dont physiquement on hérite. Et ce n’est pas pour rien non plus qu’un Emile Zola, sentant tout le poids de cet héritage sur l’individu, en a fait l’un des thèmes fondamentaux de son œuvre.

Le vocabulaire, qui n’est jamais innocent, parle ici : si nous préférons aujourd’hui au mot d’hérédité celui de génétique, ce n’est pas seulement par scientificité mais parce qu’au lieu de nous lester de notre passé il nous projette dans l’avenir par la notion même de génération présente dans sa racine « gén- »

Autre domaine dans lequel notre dépendance au passé est manifeste, c’est la mémoire involontaire, qui convoque inopinément l’un de nos souvenirs. L’image par excellence de cette remémoration inattendue est la fameuse madeleine de Proust. Notre mémoire colore soudain notre présent d’un souvenir en quasi rivalité avec lui. Au point que nous ne saurions dire si le goût de la madeleine qu’en cet instant, nous dégustons n’est pas modifié par celui dont nous croyons nous souvenir. Le passé serait pour ainsi dire le passager clandestin de toute sensation présente.

Notre liberté face au passé se révèle tout autant limitée dans l’acte de lire une œuvre du passé. Il n’y a pas de lecture objective car notre interprétation du texte est inévitablement entachée d’anachronisme, comme le rappelait récemment avec pertinence Antoine Compagnon, Professeur au collège de France. Nous ne pouvons en effet nous abstraire tout à fait de notre sensibilité contemporaine et de nos valeurs dans cette lecture. C’est ce qui fait souvent proférer un jugement en soi absurde quand on taxe un auteur du passé de modernité, concept anachronique par excellence. En revanche, la liberté que nous conservons en lisant une œuvre du passé est de nous faire le plus contemporains possible de l’esprit du temps par une connaissance approfondie de l’époque, alliée à un effort d’imagination, voire de tolérance face à des valeurs qui ne sont plus les nôtres. La lecture doit alors être un dépaysement volontaire, une cure salutaire d’altérité et non une recherche exclusive d’identification narcissique.

Liberté ou fidélité : quel rapport notre époque entretient-elle à son passé ?

Nous sommes dans une époque très ambiguë dans son rapport au passé car elle est à la fois conservatrice et liquidatrice, fidèle et infidèle :

Conservatrice et même fidèle

Elle enregistre tout, filme tout, stocke tout, jusqu’à la compulsion.

Elle célèbre et commémore tout avec faste et parfois avec complaisance et même démagogie (dont Belmondo célébré aux Invalides).

Elle restaure ses monuments dans une fidélité historique scrupuleuse (charte de Venise, conservation de la flèche de Notre-Dame).

Elle joue la musique baroque sur instruments anciens et au plus près de ce qu’elle pense être l’interprétation de l’époque.


Liquidatrice et infidèle

Amnésie voire liquidation, rupture :

Crise (partielle) de la transmission : les humanités sont délaissées au profit de savoirs dits utiles.

Culture dite « woke » de l’annulation, donc de la liquidation.

Symbole d’un oubli contemporain du passé : les billets de banque européens sont visuellement anonymes.

Nos innovations linguistiques sont devenues hasardeuses, voire contestables comme l’écriture inclusive, et se font au mépris du fonctionnement traditionnel de notre langue.

Il se développe un appétit pour ce qu’on nomme « développement personnel », qui tend à minorer la persistance en nous de nos deuils et de nos souffrances intimes : on est prié de vite « faire son deuil », de « passer à autre chose », d’« aller de l’avant », bref on est sommé d’être « « résilients » !

C’est une idée très fausse de notre époque, contaminée par le progrès technique, que tout doit être marche forcée en avant, innovation, disruption.

Pourtant, jadis et même naguère les retours au passé, philosophiques, littéraires et artistiques ont été légion. Et, loin de s’opposer à la créativité, qui réclame sa part d’oubli, ils ont même été fécondants. Je citerai, quasiment au hasard :

A la Renaissance, le retour à Platon par Marsile Ficin à Florence.

Au XVIIème siècle, le retour aux Tragiques grecs par Corneille et Racine, ou bien encore à Esope par La Fontaine.

Plus près de nous, au XXème siècle, le style d’un Cioran imite de celui des moralistes du XVIIème siècle comme La Rochefoucauld, Picasso se nourrit d’art primitif, Prokofiev écrit sa Symphonie classique en plein dodécaphonisme, Stravinsky, après le coup de tonnerre que fut Le Sacre du printemps, entre dans une période dite néo-classique en pleines années 20, avec Pulcinella.

Déjà en 1871 Verdi disait, après avoir composé Aïda, « revenons au passé, ce sera un progrès ».

Trahison du passé :

Non-respect des dispositions testamentaires : œuvres et correspondance privée publiées malgré les volontés de leur auteur (Céline).

Respect très variable des œuvres et du droit des auteurs : c’est ainsi qu’on n’a pas le droit de toucher à l’œuvre d’art la plus médiocre installée sur un rond-point alors qu’on peut représenter une pièce de théâtre en ne respectant aucune didascalie de l’auteur et même en en modifiant l’action (Carmen tuant Don José). (J’ai coutume de dire que notre époque aime moins les œuvres du passé pour ce qu’elles sont que pour ce qu’elle peut en faire). La justice est elle-même très laxiste, d’après sa jurisprudence sur le sujet (Bernanos/Olivier Py, Hugo/François Ceresa (Cosette ou le temps des illusions et Marius ou les fugitifs présentés comme suite aux Misérables).


Faut-il alors faire de la mémoire un « devoir » ?

L’expression « devoir de mémoire » apparue dans les années 1990 à propos de la Seconde Guerre mondiale et en particulier de l’Holocauste, a depuis fait florès, appliquée à d’autres événements du passé. Or il me semble que, si la mémoire du passé est prescrite comme une obligation, elle court à l’échec car le passé ne doit pas être perçu comme un poids mais comme une richesse.

C’est tout le problème, par exemple, de la perpétuation du souvenir de la Shoah ou de la Guerre d’Algérie auprès des nouvelles générations. Nous venons de voir que le passé est source de subjectivité et donc de contestation possible dans le souvenir que l’on en garde collectivement. En imposer socialement une lecture officielle et univoque est donc problématique. Les dictatures sont friandes de ce simplisme, jusqu’au révisionnisme. Il suffit d’écouter par exemple un Poutine pour s’en convaincre.

Aussi, quand un philosophe comme Jankélévitch parle d’imprescriptibilité des crimes du nazisme, il prend paradoxalement le risque, par la spécificité même qu’il attribue à ces crimes, de rendre plus fragile leur souvenir en l’exposant à une concurrence des mémoires. De même, quand il déclare dans une brillante formule que « le pardon est mort dans les camps de la mort », il retire au pardon une part de sa vertu d’essence religieuse qui consiste à n’être pas circonstanciel ni conditionnel mais universel.

En revanche, sur un plan intime, s’imposer à soi-même de rester fidèle au souvenir le plus objectif possible que l’on conserve de son propre passé, avec ses succès comme ses échecs, ses actions louables comme ses erreurs, relève non seulement de la probité intellectuelle mais de la moralité. Y déroger revient à se refaire à bon compte une virginité.

Quoi qu’il en soit, la vie, et a fortiori la créativité est une dialectique subtile entre remémoration et oubli. Rester vivant implique donc être de consentir à cette part de délestage de notre mémoire qui confère à notre avenir sa désirable nouveauté.

– Conclusion

Il n’y a pas de civilisation sans mémoire, qu’elle soit orale ou écrite.

En cela, l’homme est fondamentalement un passeur. C’est ce qui le distingue du règne animal. Il faut donc conserver à tout prix cette faculté de transmission qui est le signe de notre humanité.

La fidélité au passé ne doit pas cependant conduire à la dépendance ni à la sclérose. Elle doit être fécondation du présent et non soumission à ce qui fut, encore moins à ce que l’on croit qui fut. Il s’agit en quelque sorte de métaboliser en nous l’Histoire pour être à même de créer un avenir non point en rupture avec elle mais fort de ses leçons. Créer c’est d’abord accepter de se souvenir, quitte à briser le moule pour ne pas rééditer, reproduire, mais métamorphoser.

En définitive, le seul rapport au passé qui vaille, c’est sans doute d’accepter sereinement à chaque instant en nous sa présence irréfutable comme constitutive de notre être et de son devenir.