Fraternité, valeurs et réalités


Anne-Marie MICHAUX 8 JUILLET 2022


Introduction


Pourquoi ce sujet trouve un intérêt dans le contexte de crise contemporaine multiple, à la fois française et internationale, que nous traversons ?


Parce que devant le malheur des uns, de beaucoup même, nous sommes interpelés dans notre humanité, l’attention et la considération que nous portons à l’autre, en tant qu’ humains, semblables à nous, soumis à la même condition.


En deuxième lieu, parce que dans un ordre mondialisé ou l’individualisme régne de plus en plus, ce concept de fraternité est plus complexe définir et semble pour certains un idéalisme.


Et enfin parce qu’il est bon de s’interroger sur la valeur de nos valeurs, de les questionner, d’observer ses dysfonctionnements;


S’ interroger sur la notion de fraternité est à la fois une démarche philosophique et de citoyenneté.

Cest une notion assez peu présente dans les discours de nos politiques, de nos penseurs et dans la presse…


Une exception récente qui mérite d’ête soulignée : notre président de la république a déclaré au Président de l’Ukraine : “ vous pouvez compter sur la fraternité de l’Europe ! “ juin 2022


Alors au-delà du mot, qu’est ce que cela signifie ?


La fraternité, chacun le sait, est une des 3 valeurs de la République.

Mais c’est aussi celle à laquelle il est fait le moins référence :


En France, on aime parler d’égalité ( la France , le pays de l’égalité !) on parle aussi de liberté, de nos Libertés ! parfois mises à toutes les sauces…. mais la fraternité est beaucoup moins évoquée.


On va tenter de comprendre pourquoi.


Je vous propose d’aborder la question en 3 parties:


I - La fraternité, un concept, une valeur qui devrait être mieux comprise et mieux valorisée dans le tryptique républicain


Des 3 valeurs de la République, la Fraternité est une notion plus complexe à définir que l’égalité et la liberté.


Définition du dictionnaire:


Littré: “ l’amour universel qui unit tous les membres de la famille humaine”.


Paradoxalement, malgré l’origine fraternitas, cela n’évoque pas un lien familial.. au contraire, il désigne un lien qui relie ceux qui ne sont pas de la même famille.


D’une certaine façon, la fraternité engage à être le frère ou la soeur ( on parle aussi maintenant de sororité) de n’importe qui, de ceux qu’on ne connait pas mais que l’on reconnait.


Régis Debray, dans son essai “ la fraternité, utopie du 21 éme siècle” (1999) nous dit :

“Cet art de faire famille avec ceux qui ne sont pas de la famille est un lien de solidarité qui engage tout un individu…”

C’est sortir du tout ego pour affirmer une revendication publique de justice”.


Parce qu’en effet, la propension naturelle est plutôt d’aimer ses parents, ses enfants, ses proches...ses amis, ses voisins...de chercher à leur faire plaisir et en cas de nécessité, de leur venir en aide…


Alors pourquoi malgré cela, se préoccuper et aider des personnes qu’on ne connait pas ?


La fraternité repose t-elle donc plus sur une idée de devoir que sur l’amour des autres?


A ce stade, il est bon de faire un petit rappel historique.

Les origines de la fraternité sont chrétiennes:

Au coeur le la pensée chrétienne, il y a la notion de prochain.


“ tu aimeras ton prochain comme toi-même” nous dit Jésus. Illustrations diverses dans les Evangiles de témoignages de fraternité.


Puis, les philosophes des lumières tels que Voltaire et Rousseau ont donné leurs 1ères lettres de noblesse hors religion à la fraternitas. Déjà, ils appellent à une plus grande empathie au sein de la grande famille humaine.


Malgré cela, le mot restera absent de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

La Révolution de 1789 s’est plus attachée à forger et valoriser les concepts de liberté et d’égalité.


Il faudra attendre la révolution de 1848 (2 ème République- Lamartine) pour que la fraternité ait une vraie valeur juridique et soit introduite dans la devise officielle de la République.

Ce fut à l’époque dit-on, un compromis avec le retour de l’influence de l’Eglise dans la société française.

Néanmoins, en 1878, la 3 ème République laïque conforte l’idéal de fraternité en l’inscrivant sur le fronton de tous les batiments officiels, ce qui est toujours le cas aujourd’hui.

Au 20 éme siècle, après les conflits modiaux sanglants, la fraternité devient une notion universelle :

Elle sera reconnue internationalement dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, qui nous dit dans son article 1er :

“Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.

Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité”.



Notons également que la fraternité est aussi très présente dans la franc-maçonnerie:


Dans l’univers franc-maçon, le mot frère est central.

Cet amour fraternel s’exprime dans le devoir d’entr’aide entre frères et soeurs mais aussi dans la quête du progrès humain. C’est un devoir librement consenti, une expérience à vivre et reproduire.

Pour continuer à cerner cette valeur, on peut aussi envisager ce qu’elle n’est pas.

La fraternité questionne en effet des notions voisines avec lesquelles elle ne doit pas être confondue:


-La charité

C’est la vertu par laquelle on aime Dieu par dessus toute chose pour lui-même, et son prochain comme soi-même pour l’amour de Dieu.

C’est un principe de lien spirituel, moral qui pousse à aimer de manière désintéressée : acte de générosité, fait sans attendre de contre partie (oeuvre de bienfaisance, aumône...). Notion un peu dévalorisée désormais qui a pris une connotation négative (faire l’aumône)


-L’ empathie

C’est la capacité à s’identifier à l’autre dans ce qu’ il ressent et donc à souffrir avec lui.

C’est une notion assez mise en avant actuellement.


-L’altruisme

Etre altruiste, c’est aller vers l’autre, s’en soucier. Les anthropologues montrent que le partage est inscrit dans notre nature, au fond de notre être. C’est une valeur reconnue dans presque toutes les sociétés.

Dès le plus jeune âge, l’être humain semble avoir un penchant altruiste (expériences faites sur de très jeunes enfants tendent à le prouver).


-La solidarité

Notion plus contemporaine, elle traduit l’idée d’une interdépendance entre individus, qu’elle soit librement consentie ou subie. Cette interdépendance implique une responsabilité mutuelle d’assistance et d’entraide réciproque, fondée sur le contrat ou la communuaté d’intérêts.

La solidarité peut être individuelle ou collective :


Individuelle: aide quelqu’un par un don, une aide matérielle ou intellectuelle.


Collective: en participant à la solidarité nationale. C’est l’Etat qui en est en charge.


Collecte les impôts et les taxes qui permettent entre autre de faire fonctionner les services publics, accessibles à tous, les aides sociales, les allocations de toute nature (au coeur de l’actualité : le projet de loi sur le pouvoir d’achat en discussion au parlement).

Ainsi, la progressivité de l’impôt sur le revenu relève de cela également : plus on gagne, plus on paie, plus on contribue ...


Alors en payant mes impôts honnêtement, en cotisant à la sécurité sociale, on est certes solidaires mais est-on pour autant réellement fraternel?

Certains diront que c’est plutôt un égoïsme bien compris, un intérêt mutualisé, un calcul raisonnable

Jusqu’où doit s’exprimer la solidarité? (on pourra en débattre).


On voit que la fraternité va plus loin, est plus profonde: Elle donne à la solidarité une chaleur affective, plus désintéressée.

Elle vient corriger les insuffisances de l’égalité qui n’est qu’une égalité de droit et d’une liberté qui peut n’être que formelle lorsqu’on n’a pas les moyens réels de l’exercer.


La liberté sans fraternité, c’est l’affirmation du droit du plus fort.


L’égalité sans fraternité, c’est un voeu pieu , on se donne bonne conscience.


On peut voir aussi que liberté et égalité sont des termes de valeur juridique alors que la fraternité posséde une dimension avant tout éthique.


Paul Ricoeur :


“Liberté et égalité sont des utopies plutôt individualistes alors que la fraternité se définit comme étant de trouver du bonheur à aider l’autre”. C’est plein de noblesse mais ce n’est pas évident.


Néanmoins, la fraternité a pris corps dans une diversité de situations.


II La fraternité: quelles réalités ?


Comment passer de la théorie à la pratique ?

La fraternité en tant que valeur éthique, est-elle bien vivante aujourd’ hui ou à la peine pour se concrétiser ?


La fraternité, on l’a vu, ne se décrète pas par la loi.


Comment lui donner corps, l’exprimer et la cultiver ?

Un riche et un pauvre peuvent-ils être fraternels ?

Si oui, comment ? ...


La fraternité peut s’exprimer de plusieurs manières:


Fraternité dans le malheur, dans les drames


Durant les conflits armés, c’est la fraternité du sang versé pour la patrie : frères d’armes, face à un ennemi commun

(les ukrainiens actuellement).

Mais aussi des moments de fraternité avec les soldats ennemis dans les tranchées pendant la guerre 14 -18 (trève de Noël ...)

Des payans français qui cachent des enfants juifs pendant la 2 ème guerre mondiale ….tous ces actes des “justes” pendant la guerre.


Aujourd’hui, des gestes spontanés de fraternité individuels (ou collectifs) avec le peuple ukrainien, ou à nos frontières, avec les migrants qui tentent de fuir la misère ou un conflit (nous pourrons en reparler au cours du débat).


Cependant, la fraternité ne s’exprime pas que dans la peine mais aussi dans les moments heureux, de joie collective


- La libération en 1944: la liesse populaire, la joie partagée de retrouver la liberté.


- En 1936, le Front Populaire et les congés payés : le bonheur partagé des 1ères vacances, en vélo/tandem sur les routes de France...


-En 1998 : la coupe du monde de football en France communion de tous, criant à l’unisson leur joie, leur fierté d’être français …la France bleu blanc, rouge ... la France bleue, blanc, beur …


- La fraternité dans la fête: elle s’exprime sur les parquets des bals populaires (la musique et la danse sont des éléments fédérateurs) ; depuis quelques années, les fêtes de voisins se développent


Les formes d’expression de la fraternité peuvent être positives ou négatives:


Positives:


DON:


Associations humanitaires: nationale, internationales de toutes sortes : les causes à aider ne manquent pas.


Don d’organes : don de soi post mortem pour sauver la vie d’un autre qui est inconnu.


Partage:

Récemment, nouvelle régle du droit du travail permet de faire don de ses RTT à un collègue pour qu’il puisse s’occuper de son enfant malade ou d’un parent en fin de vie.


HOSPITALITE/ACCUEIL


Accueillir, écouter, apporter des petits moments de joie …

associations caritatives nombreuses telles que la fondation Abbé Piere, Emmaüs, Les Restos du Coeur etc...


ENTR’ AIDE:


Nous sommes dans une société qui fonctionne de plus en plus en réseaux:


Chacun au sein du réseau peut aider l’autre.

Avec toute l’économie sociale et solidaire qui se développe, la part de l’économie fraternelle augmente . ex: Lescafés solidaires, les jardins partagés,les tiers lieux,l’épargne solidaire et même récemment, le viager solidaire.

Se rendre service les uns et les autres , accompagner dans les démarches etc ...


Faire ensemble:

Participer à un projet commun : chantier d’insertion, ressourcerie : on devient frère et soeur dans l’action.



Mais une forme de fraternité peut être aussi négative:


La fraternité du crime (on y pense moins)


La mafia sicilienne, chinoise, etc … les bandes de quartier, de traficants etc ...ont leur propre régles et systéme d’entr’aide.

Toutes ces formes de fraternité pourront faire l’objet de notre débat.



III La fraternité, une valeur qui pourrait davantage être une référence et mise en mouvement


Il existe, on l’a vu, une propension naturelle de l’homme à l’altruisme : on le voit dans la spontanéité de comportement lorsque quelqu’un est en danger et sans réfléchir, vient le secourir parfois au péril de sa propre vie. Ils disent tous après, “ je ne suis pas un héros, c’était normal”.

Mais si la fraternité est présente dans toutes les sociétés premières, elle ne s’est jamais vraiment complétement réalisée ( R Debray).


En ce début de 21 éme siècle, la fraternité devient une notion qui gagnerait à s’appréhender aussi largement sur le plan mondial.

Elle peut retrouver un regain d’intérêt en élargissant sa vision du monde.


En effet, de nouveaux défis apparaissent auxquels l’humanité est confrontée : le dérèglement climatique, de nouvelles batailles pour l’énergie, l’eau, etc ...


La fraternité dans le contexte de péril écologique qui touche l’humanité permet désormais de voir large:


Intégrer les enjeux de développement et de préservation de la planète pour les générations futures.


Parce qu’il faut considérer que nous sommes fréres et soeurs des humains qui ne sont pas encore nés…


“La fraternité, c’est notre capacité à avoir mal au monde entier”, nous dit Raphaël Enthoven.


Après l’histoire de la conquête progressive de la liberté et de l’égalité (loin d’être terminée), le chemin vers plus de fraternité est donc le défi majeur du 21 éme siècle, comme nous le disait déjà en 1999 Régis Debray.


Ainsi, la fraternité n’est pas la valeur exclusive ni d’une religion ni de la laïcité, ni d’une forme de régime politique mais bien une valeur intrinsèque à l’ homme et à la femme, qui fait qu’à travers les siècles et les épreuves, l’espoir demeure.


Le droit ne peut tout régler.

Parce qu’elle rend compatible la liberté et l’égalité, la fraternité est le ciment qui fait tenir l’édifice.

C’est un levier pour lutter contre les inégalités.


Croire en la fraternité, c’est croire en l’homme, à sa capacité à pouvoir aller au-delà de son propre intérêt.


Paul Ricoeur :

“la fraternité est un projet éthique. Il nous rappelle que le rapport entre frères et soeurs dans la Genèse est d’abord un fratricide: Cain tue son frère Abel” .

Pour P Ricoeur, cela fait que la fraternité est un projet ethique et non plus une simple donnée de la nature.

La fraternité, c’est à la fois une affaire personnelle, d’ engagement individuel et d’un projet politique pour favoriser le vivre ensemble.


En résumé, la fraternité a donc une double dimension, relevant à la fois de l’esprit et du coeur


L’esprit seul ménerait à une fraternitié théorique, fragile. On parle souvent de fraternité quand on prend conscience de sa fragilité.


Si la fraternité ne peut être décrétée, elle peut être cultivée en théorie comme en acte.

Une éducation renforcée à la citoyenneté dés l’école y contribuerait.


Pour être effective, elle réclame des comportements accrus s’attachant à se soucier de ceux dont le sort n’affecte pas le mien.


Je terminerai avec notre cher Victor, Victor Hugo qui comme souvent, a le sens de la formule et de la synthèse.


“liberté, égalité, fraternité: rien à ajouter, rien à retrancher. Ce sont là les 3 marches du perron suprême (le perron républicain).


-la liberté, c’est le droit

-l’égalité, c’est le fait,

la fraternité, c’est le devoir


Tout l’homme est là. Nous sommes frères par la vie, égaux par la naissance et par la mort, libres par l’âme. “ (1875)


Merci de votre attention



Place au débat :


Comment relever le défi de la fraternité ?


Comment aprréhendez- vous ce concept?


La fraternité relève-t-elle plus du devoir que du coeur?


Comment la faire vivre au quotidien?