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Peut-on vivre sans s'engager ?

  • cafephilotrouville
  • 25 mai 2024
  • 22 min de lecture

Peut-on vivre sans s’engager ?


Annie Le Padellec et Jean-Paul Sansonnet

Exposé au Café-Philo de Trouville, le 18 mai 2024

Dans le cadre de l’Atelier des idées 2024


Première partie : L’engagement peut-il donner un sens à la vie ?



Introduction


La question de l’engagement sera abordée ici en posant la problématique « Peut-on vivre sans s’engager ? ». Avant d’y répondre, ne serait-il pas judicieux de s’interroger, afin d’y apporter un éclairage, lequel prend tout son sens à travers des choix, des responsabilités et un passage à l’acte.

Victor Hugo a dit : « Il vient une heure où protester ne suffit plus ; après la philosophie il faut l’action ; la vive force achève ce que l’idée a ébauché. »

Existe-t-il de bonnes ou de mauvaises raisons de s’engager ? Ni la philosophie, ni l’éthique, ni la morale n’ont apporté une réponse formelle et définitive à ce questionnement. Aussi, cette première partie reposera sur le postulat qu’il existe de bonnes raisons de s’engager, tout en interpellant et en interrogeant.

Mais avant d’aller plus loin, voyons quelles définitions l’on peut donner à l’engagement :

— Étymologiquement le mot engager trouve ses racines dans le latin « ingagare », formé à partir du préfixe « in » signifiant « dans » et du verbe « gargare » désignant « gager » ou « engager ».

— De façon académique, pour le Larousse, c’est lier moralement quelqu’un, le placer dans une situation qui implique des choix et des responsabilités de sa part.

— En philosophie, c’est décider de respecter une parole, un contrat, sans en avoir prévu théoriquement toutes les conséquences, ni même savoir si l’on en sera capable. L’engagement serait cet acte par lequel un sujet suspend son jugement et prend une résolution.

Pour René Descartes, il vient un moment où il faut choisir. Comme les voyageurs égarés dans la forêt, vient le moment où, entre deux chemins, ils doivent choisir. Citons : « Car ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux qu’au milieu d’une forêt. »

Pour Jean-Paul Sartre, notre existence est toujours engagée dans une situation donnée. Il faut d’une manière ou d’une autre, assumer cette réalité, endosser la responsabilité qui nous incombe où s’en détourner. Quoi que nous fassions, nous choisissons un cas. Ne pas choisir s’est encore choisir.

Pour Laurence Devillairs, « Ce n’est pas l’intention qui compte, c’est de s’engager qui change tout. On ne peut pas rester à un vague : j’aimerai bien faire de la philo. Il faut décider et c’est par cet acte que cela devient possible d’en faire. » S’il fallait que toutes les conditions soient réunies pour commencer quelque chose, on ne le ferait jamais.

Nous pouvons ramener cet acte aux adhérents du Café-philo, qui n’ont pas attendu d’être des experts en philosophie pour s’engager au Café-philo.

— Dans l’armée, c’est un contrat par lequel un individu s’engage, volontairement, à servir l’armée pour une période donnée.

— Dans la résistance, selon Stéphane Hessel, dans son ouvrage « Engagez-vous » c’est « un moment historique très particulier, où des gens résistent à une situation qui leur est insupportable ». Il dit aussi que « l’indignation peut mener à une action concrète ».

La Deuxième Guerre mondiale est en la parfaite illustration. Nous pensons à ces hommes et ces femmes inconnus et patriotes qui ont posé des actes dangereux pour sauver leur pays, au péril de leur vie et particulièrement à Jean Moulin, figure phare de la résistance et à Lucie Aubrac, qui résista avec courage et ardeur au régime de Vichy.


Afin d’appréhender la complexité du sujet, cinq points seront évoqués :

1 – Les domaines de l’engagement.

2 – Les sources de l’engagement : Existe-t-il de bonnes raisons de s’engager ?

3 – Les formes de l’engagement.

4 – Les limites de l’engagement, jusqu’où peut-on aller : existe-t-il des frontières à franchir ou à ne pas franchir ?

5 – Questionnements face à l’engagement.


1. Les domaines de l’engagement

Une multitude de domaines s’offrent à nous pour s’engager. Cependant, de nos jours, on remarque une plus grande sensibilisation aux enjeux sociétaux et environnementaux, une volonté accrue de contribuer au bien-être collectif, avec une plus grande diversité dans les formes d’engagements, le volontariat en ligne, l’activisme sur les réseaux sociaux ou l’engagement digital par les jeunes, qui sont dans une culture de l’immédiateté.

Parmi les engagements, on peut citer les causes, plus ou moins grandes, avec des enjeux sociétaux, tels que :

- L’écologie, avec Greta Thunberg, très engagée dans la lutte contre le réchauffement climatique.

- La Protection de l’enfance (UNICEF).

- La Protection des animaux (SPA).

- La Recherche médicale : INSERM, Institut national de la santé et de la recherche médicale.

- La Lutte contre l’exclusion et la pauvreté.


2. Les sources de l’engagement

Partons du principe qu’il existe de bonnes raisons de s’engager, même s’il n’y a pas de réponse universelle à ce questionnement.

Selon le philosophe engagé, François Ewald, ancien assistant de Michel Foucault, « De l’antiquité à nos jours, les raisons qui nous poussent à s’engager ont bien changé. Seule demeure l’aspiration à une belle vie. »

Quelles peuvent être ces bonnes raisons qui nous poussent à s’engager dans de bonnes actions ? Considérons les sous un angle positif, en évoquant des causes altruistes. Elles rejoignent deux des cinq principes de l’éthique : la bienfaisance et la non-malfaisance.

S’investir dans quelque chose de plus grand que soi, conduisant au dépassement de soi-même, faire le bien, faire de bonnes actions dans des engagements vertueux, défendre des causes qui nous tiennent à cœur, contribuer au bien-être communautaire par la justice sociale.

Mais sommes-nous tous logés à la même enseigne face l’engagement ?

Chaque individu est unique et peut réagir différemment. Cependant, certains facteurs contribueraient à influencer la capacité des gens à s’engager, à savoir :

- Les valeurs : les siennes, les valeurs universelles et morales.

- L’éthique, sa propre morale, sa manière de vivre.

- Les qualités humaines : abnégation, générosité, solidarité, humanité.

- Le milieu social, les familles dont la notion d’engagement est forte et dont l’éducation et la culture vont dans ce sens.

- Les dispositions personnelles : nature empathique, dévouée, toujours prête à rendre service.


3. Les formes de l’engagement

Il est intéressant de constater que certains individus sont très engagés dans des causes, alors que d’autres sont moins enclins. Les éléments déclencheurs de l’intensité de leur engagement seraient en lien avec leurs dispositions personnelles (déterminations, persévérances), leurs disponibilités, leurs compétences et leur génération.

L’engagement peut se vivre à titre individuel :

Il correspond aux différents besoins d’une personne, motivée par la volonté de s’impliquer activement dans une cause, de se sentir auteur de ses propres actions et déterminée à placer la réalisation de celles-ci sous une prise de responsabilité personnelle.

Diverses possibilités se présentent pour s’engager d’une manière autonome. Nous retiendrons :

— Le bénévolat, où l’on donne gracieusement son temps, ses compétences dans des associations.

— Le ponctuel pour faire entendre sa voix et catalyser le changement, à travers des engagements digitaux, à des moments précis pour les jeunes.

— La sphère privée où les engagements sont liés à une réflexion et des croyances personnelles, mais qui peuvent aussi relever de la sphère publique en raison de leur influence sur la société.

L’on y trouve :

- Les pacifistes : Mahatma Gandhi, leader du mouvement pour l’indépendance de l’Inde et promoteur de la non-violence ; Aung San Suu Kyi, femme birmane, figure de l’opposition non violente à la dictature militaire de son pays, prix Nobel de la paix en 1991.

- Les défenseurs des droits de l’homme : Nelson Mandela, figure emblématique de la lutte contre l’apartheid ; Olympe de Gouges (1748 – 1793) qui lutta pour l’égalité des sexes, les droits des enfants naturels et contre l’esclavagiste. Elle fut guillotinée pour avoir tenté de rétablir un gouvernement autre que « un et indivisible ».

- Les religieuses et religieux portés pour une foi inébranlable et une force spirituelle étonnante et même prêts au sacrifice de leurs propres existences : Par dévotion, à l’instar de mère Teresa, religieuse et sainte catholique albanaise, connue pour son travail auprès des pauvres à Calcutta ; face à la menace, à l’instar des sept moines trappistes de Tibhirine en Algérie, enlevés, assassinés et décapités par un groupe armé, pendant la guerre civile de mars 1996.

L’engagement peut aussi se vivre de manière collective :

Il propose d’autres perspectives et en permet d’atteindre des objectifs qui dépassent les capacités individuelles. Il offre la possibilité de promouvoir le changement social, résoudre des problèmes communs et contribue au bien-être de la collectivité.

Il s’exprime au sein d’un groupe, à travers des actions concertées vers un objectif commun, une participation active dans des projets communautaires ou des mouvements sociaux. Il favorise la coopération et la solidarité dans le groupe ou la communauté.

De nos jours, les gens sont capables de s’engager contre des projets de loi. Pour exemple « La Manif pour tous » en 2012.


4. Les limites de l’engagement

Il vient un moment où se pose la question des limites de l’engagement et jusqu’où peut-on aller :

— Pour des idéaux, des idées

— Pour la liberté d’expression, la liberté de la presse : Charlie Hebdo et la publication des caricatures de Mahomet

— En politique : où l’engagement de Victor Hugo, contre toutes formes de censures, l’a mené jusqu’à l’exil pendant 18 ans ; Navalny, avocat, homme politique, militant anticorruption en Russie, retrouvé mort dans sa cellule le 16/02/2024. Il purgeait une peine de 19 ans pour extrémisme, dans une colonie pénitentiaire au-dessus du cercle polaire.

— Dans l’armée : Le Gal de Gaulle, surnommé « l’homme du 18 juin », par son appel à tous à continuer le combat.

— Pour la justice sociale : les démunis, les sans-abri : La Fondation Emmaüs ; les Restos du Cœur.

— Pour les droits civiques : Martin Luther King.

Ces exemples montrent que le droit d’exprimer ses opinions a toujours été menacé et le demeure encore et qu’il peut être en lien avec un régime politique répressif.

Existe-t-il des frontières à franchir ou à ne pas franchir dans l’engagement ?

Les frontières conduisant au-delà des limites restent à découvrir pour des individus, alors que pour d’autres il n’en est pas question. Cependant, nous observons que ni la motivation, ni l’intérêt, ni la morale ne rentrent en ligne de compte quand il s’agit des limites ou des frontières à outrepasser ou pas.

Pour les aficionados de l’engagement, ces critères tombent d’eux-mêmes. Nous pensons à ceux dont le potentiel, l’endurance et la motivation constante leur confèrent un équilibre naturel pour mener à bien leurs objectifs.

Mais n’omettons pas, les extrémistes, les terroristes, dont l’engagement peut être lourd de conséquences.

Qui sont ces engagés ?

Les individus animés par un enthousiasme débordant qui s’engagent corps et âme, aucune question, aucune limite ne sont posées et dont les conséquences peuvent être graves pour eux-mêmes, perte de leur liberté, emprisonnement, torture, mort.

Les êtres pondérés qui se fixent des limites se définissent un cadre par rapport à leur vie privée, leur temps libre, leurs Intérêts personnels.

Les personnes qui s’essoufflent se démotivent par manque de résultats visibles, d’obstacles insurmontables, lassées, déçues de tant d’investissement et envahies d’un sentiment d’aliénation.

Posons-nous les questions suivantes : jusqu’où sommes-nous engagés pour le bien de la cité ? N’y a-t-il pas une juste place à trouver pour un engagement réfléchi et réaliste ?

Afin de compléter le propos, nous allons lire deux strophes de la chanson de Georges Brassens : « Mourir pour des idées »

Des idées réclamant

Le fameux sacrifice

Les sectes de tout poil en offrent des séquelles

Et la question se pose

Aux victimes novices

Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles

Encore s’il suffisait

De quelques hécatombes

Pour qu’enfin tout changeât, qu’enfin tout s’arrangeât

Depuis tant de « grands soirs » que tant de têtes tombent

Au paradis sur terre, on y serait déjà

Puis nous allons poursuivre avec la chanson de Boris Vian : « Le déserteur »

Monsieur le Président

Je vous fais une lettre

Que vous lirez peut-être

Si vous avez le temps

Je viens de recevoir

Mes papiers militaires

Pour partir à la guerre

Avant mercredi soir

Monsieur le Président

Je ne veux pas la faire

Je ne suis pas sur terre

Pour tuer des pauvres gens

C’est pas pour vous fâcher

Il faut que je vous dise

Ma décision est prise

Je m’en vais déserter.


5. Questionnements face à l’engagement :

— Le Charity business, est-il un engagement vertueux ?

Oui, il peut être considéré comme tel, même s’il suscite un débat. Non seulement ses objectifs philanthropiques visent à apporter son aide aux autres, mais il peut aussi sensibiliser et créer un changement positif. Pour exemple, citons Sidaction qui œuvre depuis trente ans en soutenant la recherche médicale et les malades.

— Tout le monde est-il en mesure de s’engager ?

Oui, l’on pourrait croire que chaque être possède cette capacité intrinsèque. Et pourtant, ceux dont on pense en avoir l’aptitude ne le font pas forcément. Les individus peuvent se révéler là où on ne les attend pas et dans des circonstances inattendues.

Ceux qui se démènent pour satisfaire leurs besoins primaires, ont-ils la capacité de s’engager ?

L’abbé Pierre ne s’est pas posé la question de savoir si Georges, homme désespéré, qui a perdu toute raison de vivre, était en mesure ou pas. Il lui a dit : « viens m’aider à aider. » Et il est venu. Georges fut son premier compagnon, d’autres ont suivi, tout aussi démunis et en grande détresse.

Ceux qui manquent de temps, en raison de leurs responsabilités familiales, professionnelles et ne s’engagent pas.

Ceux qui n’y ont pas accès, du fait de leur isolement géographique ou par manque de motivation, d’intérêt.

— A son petit niveau peut-on s’engager ?

Oui pour certains : ceux partis de peu, tel Pierre Rabhi, pionner de l’agroécologie, qui réalisa son rêve de retour à la terre et de l’agriculture écologique ; ceux arrivés à un âge avancé qui, même si leur vie sociale peut être moins intense, s’engagent, à travers l’associatif local, contribuent à améliorer le vivre ensemble et participent à leur épanouissement.

— Est-on plus méritant de défendre les grandes causes plutôt que les petites causes ?

Environnement, écologie, humanitaire, justice sociale, discrimination, égalité des chances, sont les causes qualifiées de grandes, de nos jours.

En contraste, les autres causes, sont-elles à mettre au rebut, car plus modestes, plus anonymes et, semble-t-il, moins méritoires ? Comment l’explique-t-on ?

- Par la subjectivité du mérite : cette notion dépend des valeurs, des croyances et des normes sociales des uns et des autres, de leur culture et reste très subjective. Ce qui est considéré comme méritant dans une société peut être perçu différemment dans d’autres.

- Par la propre valeur d’une cause : elle fait écho à ses valeurs personnelles, philosophiques, éthiques, par l’incidence que l’on aura à apporter des changements et par le soutien communautaire.

— L’impact de l’engagement sur la société est-il la preuve d’une grande cause ?

Ceci peut être un indicateur de l’importance d’une cause. Toutefois, d’autres facteurs doivent être pris en compte pour déterminer sa grandeur, tel que :

- La capacité à apporter des changements significatifs,

- L’amélioration de la vie des gens,

- La promotion de certaines valeurs, justice, égalité et respect des droits fondamentaux.

En conclusion

Pour conclure cette première partie consacrée à la question de savoir si l’engagement peut donner un sens à la vie, revenons à la problématique posée au départ : peut-on vivre sans s’engager ?

À l’heure où nous vivons dans un monde en profonde mutation, caractérisé par la crise environnementale et où les guerres sont à nos portes, il n’est pas si aisé d’y répondre et cela ne peut être vu de manière binaire par un simple oui ou non.

Certains objectent par un oui catégorique ou timide que l’on peut vivre sans s’engager, que « mettre en gage » une partie de soi pourrait nuire à leur indépendance, voire à leur liberté et qu’ils ont d’autres chats à fouetter dans ce monde devenu fou.

Ceux qui affirment que l’on ne peut pas vivre sans s’engager mettent tous en avant l’importance de la dimension de l’engagement dans la vie, indispensable pour une existence pleine de sens et de réalisation.

Les autres restent dans un flou artistique. Voyons auprès des philosophes :

Pour Martin Heidegger, l’existence authentique repose sur le concept « être-là ». Elle implique d’affronter cette réalité de manière consciente et résolue, en assumant pleinement sa responsabilité, ses propres choix et actions. Cela requière un engagement profond avec le monde et autrui, pour mener une vie significative plutôt que superficielle ou aliénée.

Simone de Beauvoir, quant à elle, explore dans le « Deuxième sexe » la notion de l’engagement et met en lumière l’importance de celui-ci dans la construction de l’identité féminine. Elle affirme aussi que : « L’existence authentique implique nécessairement un certain degré d’engagement envers les autres et envers le monde. »

Ne porterions-nous pas en soi cet instinct humain fondamental de liens sociaux, de connexion avec les autres et ce sentiment d’utilité qui nous poussent à contribuer à quelque chose de plus grand que nous ? Sans cet engagement nous pourrions ressentir l’isolement, la démotivation ou même un certain vide intérieur par manque de but.

Est-il possible de vivre sans prendre part à la promotion de valeurs et d’idées qui nous tiennent à cœur et qui peuvent jouer un rôle dans l’amélioration de la marche du monde ?

N’oublions pas, qu’ensemble, nous pouvons avoir un impact positif et significatif !



Deuxième partie : L’engagement a-t-il des limites ?


Introduction


Parler de l’engagement, c’est d’abord dresser une typologie des engagés et des engagements, comme nous l’avons vu dans la première partie.

En revanche, parler des limites de l’engagement ou encore des bords, des frontières, c’est déjà questionner l’engagement en soi.

Évidemment, au plan de l’éthique même, c’est problématique, à tel point qu’on aurait du mal à poser une question aussi scolaire que « Pour ou contre l’engagement ? »

En effet, il existe un large consensus dans la société pour affirmer que :

1) Les gens qui s’engagent sont « des gens bien » ;

2) Les causes qu’ils défendent sont de bonnes causes.

Hélas, les choses ne sont jamais aussi simples.

Dans un premier temps, nous discuterons de la valeur morale attribuée à l’engagement.

– D’abord, il s’agira d’explorer les frontières entre les bonnes et les mauvaises causes,

– Puis les frontières entre les bonnes et les mauvaises raisons de s’engager.

Dans un deuxième temps, nous aborderons les relations entre l’engagement et la société :

– D’abord en examinant le rôle joué par le statut social des engagés,

– Puis en évaluant les apports de l’engagement à la société ainsi qu’à l’individu.

1. Les frontières des causes au plan de leurs attributs moraux

Rappelons qu’au strict plan formel, une cause est un état du monde à atteindre dans le futur au moyen d’actions exécutées par un ou plusieurs agents que nous appellerons ici : le ou les défendeur(s).

Maintenant, au plan moral, il s’agit d’attribuer à une cause donnée une valeur positive ou négative, souvent simplifiée par une épithète positive (par exemple, bonne, juste) ou négative (mauvaise, injuste).

Remarquons que ces épithètes s’appliquent dans des champs différents : par exemple, personne ne dira d’une guerre qu’elle est bonne, mais on n’hésitera pas à dire qu’elle est juste.

Grosso modo, ces épithètes sont attribuées par trois classes d’individus :

– Les défendeurs : ils défendent la cause et jugent qu’elle est bonne et/ou juste.

– Les opposants : ils défendent un état futur incompatible avec celui visé par la cause, et la jugent négativement.

– Les indépendants : ils ne sont pas partie prenante, ils n’ont pas de conflit d’intérêts ce qui laisse espérer qu’ils puissent porter un jugement « objectif ».

Mettant de côté les défendeurs et les opposants, il reste à poser aux indépendants la question : comment distinguer une bonne d’une mauvaise cause, ou encore s’assurer qu’une cause est juste ?

Les courants philosophiques du jugement.

Les philosophes classiques se sont intéressés aux critères du bien-juger dans divers domaines : juger le vrai ; juger le beau ; juger le bien.

Ceci ne nous étonnera pas si l’on se souvient que les Grecs considéraient que le vrai, le beau et le bien c’est la même chose (Augustin y ajoutera le sacré).

Sans vouloir se lancer dans une critique de la faculté de juger, on citera les trois grands courants qui animèrent les débats sur le jugement :

1) le courant idéaliste : Il s’agit de dégager des critères de jugement absolus. Par exemple, la logique dit le vrai et le faux ; longtemps, on a cru aux canons du beau ; et le sacré se présente comme « ce qui éclaire le bien » de manière stable, via le dogme, en particulier lorsqu’il est écrit.

2) Le courant pragmatiste : Issu de la Réforme ainsi que des Lumières, il propose une définition statistique du jugement. En gros, il suffit de recueillir le vote d’un ensemble d’individus (plus ou moins au fait de la question à juger, plus ou moins partie prenante). Dans le pragmatisme, les critères de jugement sont donc relatifs à la société et sont susceptibles d’évoluer avec elle.

3) Le courant psychologiste : Issu du Romantisme, il s’est développé au 20e siècle jusqu’au post-modernisme. Il propose une approche subjective du jugement. Les critères de jugement sont alors relatifs à l’individu, seul maître, mais aussi seul responsable de son jugement.

Cette présentation d’apparence historique est trompeuse : rien ne dit que le pragmatisme est un progrès par rapport à l’idéalisme et que le psychologisme est un progrès par rapport au pragmatisme.

De nos jours, les trois courants sont toujours aussi vivants.

D’ailleurs, les défendeurs et les opposants ne se gênent pas pour brouiller les cartes, tantôt invoquant l’idéalisme, tantôt le pragmatisme, une autre fois le psychologisme, pour défendre ou attaquer, non pas directement une cause, mais la valeur morale de cette cause.

Venons-en maintenant aux changements pouvant affecter la valeur morale d’une cause.

Admettons, un moment, qu’un groupe indépendant soit parvenu à attribuer une épithète à une cause (bonne, mauvaise, juste, injuste). Il serait souhaitable que cela soit une fois pour toutes. Néanmoins, est-on assuré que la valeur morale attribuée à une cause reste constante ? Par exemple, serait-il possible qu’une bonne cause se transforme en une mauvaise cause ? Si oui, quand et comment ?

Les défendeurs d’une cause, bonne à leurs yeux, peuvent être entraînés par leur propre action. Les Grecs appelaient « ubris » l’exaltation qui s’emparait des héros et leur faisait « dépasser les bornes ». Leurs dieux punissaient l’ubris d’Icare, tout comme la colère d’Achille qui tourne à la vengeance, à l’humiliation du cadavre de Hector.

Une autre forme de débordement se produit lorsqu’on n’hésite pas à employer « tous les moyens » pour défendre sa cause, provoquant ainsi ce qu’il est convenu d’appeler dans le vocabulaire de la guerre des dommages collatéraux.

Prenons deux exemples pour illustrer :

Exemple 1 :

Considérons un cas typique enseigné en école militaire : un entrepôt de missiles capable de tuer hypothétiquement des milliers de gens jouxte une école primaire emplie de bambins innocents – faut-il bombarder l’entrepôt sachant que l’école sera à coup sûr anéantie ?

Exemple 2 :

Un dilemme similaire est enseigné aux programmeurs de logiciels de conduite autonome de véhicules sur la voie publique, quand le véhicule mis devant un obstacle inopiné doit choisir entre :

1) tuer un vieillard sur le trottoir de droite,

2) tuer un enfant sur le trottoir de gauche,

3) ne rien faire ce qui produira l’écrabouillement du véhicule et de son passager qui est son client dont les ayant droit ont des avocats.

Maintenant nous allons nous intéresser aux raisons mêmes de l’engagement.

Considérons des défendeurs qui s’engagent dans la défense d’une cause bonne et/ou juste. S’ils le font, c’est qu’ils ont de bonnes raisons ; n’en doutons point. Toutefois, un observateur indépendant, qu’il soit d’accord ou non sur la valeur morale attribuée à la cause elle-même, a le droit de s’interroger sur la valeur attribuée à la raison de cet engagement.

À nouveau, cette valeur peut être formelle et/ou morale.

– Au plan formel, on peut contester qu’il y a eu un réel engagement :

– Si le défendeur s’est enrôlé plus ou moins à son insu, inconsciemment : par exemple dans le cas de suggestion de secte, de lavage de cerveau (à l’ancienne ou via des réseaux sociaux), de la dynamique de groupe ou simplement familiale.

– si le défendeur s’est engagé à la suite d’une injonction sociale : par exemple, pour un individu, en raison de sa notoriété ; et par analogie, pour une entreprise, en raison de son image de marque.

– Au plan moral, on peut contester que la raison soit réellement bonne :

– si l’attitude du défendeur est opportuniste, voire mercenaire.

– si le défendeur possède des dispositions de caractère positives vis-à-vis de l’engagement : sujets exaltés, prompts à s’engager pour la lutte, indépendamment de la cause, voire prompts à s’engager dans toutes les causes à la fois. Cervantès nous en a donné une figure mythique et sympathique avec son chevalier à la Triste Figure, mais à l’âme si généreuse.

À trop parler d’engagement, on finirait par oublier un fait étonnant : la grande majorité (ou presque) des gens ne s’engage pas (ou peu) !

Ces gens-là auraient-ils de bonnes raisons de ne pas s’engager ? Voire pas de raisons du tout ?

Si les médias et la littérature mettent en lumière les engagés, les autres-là qui ne s’engagent pas seraient comme la matière noire du cosmos ?

On ne sait pas grand-chose d’eux sinon qu’ils ont des dispositions de caractère négatives vis-à-vis de l’engagement.

Nous citerons, en vrac :

– les indécis, tel l’âne de Buridan, qui n’arrivent pas à choisir leur camp.

– les timorés et les abouliques sont tétanisés à l’idée même de s’engager, même un petit peu.

– les aquoibonistes considèrent que la quantité d’effort à dépenser n’en vaut pas la chandelle.

– les versatiles changent constamment de cause et même se désengagent totalement de leur cause.

– les asociaux sont déjà engagés dans leur monde à eux.

– les misanthropes sont hostiles à la société humaine.

– et bien d’autres, dont on ne se doute même pas qu’ils existent, tant ils sont furtifs.

2. Les relations entre l’engagement et la société

L’engagement, acte essentiellement individuel, est totalement en relation avec la société : d’ailleurs, considérant Robinson, seul sur son île (disons, jusqu’au jeudi soir), aurait-il besoin de s’engager ?

Pour commencer, nous allons questionner la place occupée par l’individu dans la société : joue-t-elle un rôle ?

Pour ce faire, nous allons hardiment diviser les membres de la société en deux catégories : d’une part les élites et d’autre part le peuple.

Définir l’élite n’est pas aisé, car les liens sociaux sont intriqués et mouvants. Chacun a son idée de l’élite. Le sens commun s’appuie sur des attributs tels que :

– la compétence : physique (sportifs), intellectuelle (savants, philosophes, essayistes), artistique, et plus généralement les figures du monde de la culture.

– la richesse acquise ou héritée.

– la célébrité acquise ou héritée.

Le peuple (terme employé ici par abus de langage) se définit alors par complémentarité comme étant « tout le reste ». Dichotomie grossière, destinée à éclairer les deux points qui vont suivre :

Premier point, la surmédiatisation des élites :

La grande majorité des gens engagés sont des inconnus, des sans grade, des gens du peuple, dont personne ne parle jamais, sauf parfois, lorsqu’à la suite d’un acte particulièrement courageux, un « héros du quotidien » fait une apparition éphémère avant de disparaître dans l’anonymat.

En même temps, on ne peut manquer de remarquer la mise en lumière par les livres et les journaux, et plus récemment par les nouveaux médias, de figures appartenant aux élites. Lorsque les élites s’engagent, cela se voit. On en entend parler ! Dans le grand marché mondialisé des causes, les élites sont très recherchées. Elles sont munies d’une forte légitimité, d’autant plus forte que leur domaine de notoriété est en lien avec la cause à défendre ; mais c’est loin d’être toujours le cas, tant la célébrité à force d’autorité.

Alors, quand on est harcelé par les quémandeurs, par les sollicitations de pétitions, comment résister ? Savent-ils toujours dans quoi et à quoi ils s’engagent exactement ?

Deuxième point, l’accès à l’élite via l’engagement :

En contraste, se rappelant que la grande majorité des gens engagés sont des inconnus, l’engagement peut-il constituer un facteur favorisant l’accès à l’élite pour les gens du peuple?

Le cas des « héros d’un jour » nous dit le contraire.

En même temps, des individus issus du peuple ont émergé et bâti une vie d’engagement qui les a menés à elle seule à la renommée. Ces cas sont rares.

Maintenant nous en venons à l’apport de l’engagement à la société :

Le premier but d’un engagement est de faire progresser la cause défendue, en elle-même, pour elle-même. Mais derrière cet objectif, les défendeurs cherchent aussi à influencer l’état global de la société, ils disent vouloir « changer le monde ». Nul doute que leur enthousiasme active l’évolution de la société.

Dans cette optique, l’apport de l’engagement (valeur de la cause, valeur du défendeur) est jugé à l’aune de son bienfait pour la société : faire le bien, c’est faire le bien-commun (en opposition à l’altruisme où l’objet est l’individu)

Hélas, les choses ne sont jamais aussi simples.

Le principal facteur qui freine l’engagement sociétal est la montée de l’individualisme, liée au courant psychologiste moderne. De nos jours, l’individu-roi ne se laisse pas facilement convaincre qu’il doit donner de lui-même pour le bien-commun. Mais alors, que deviendrait une société où plus personne ne s’engage ? Serait-elle viable au moment où le « care » autrefois dévolu à la famille (au sens large) repose de plus en plus sur l’État ?

Considérons deux domaines :

1) La sous-traitance du « care » :

Les gouvernements, déjà, ont recours à des relais comme les collectifs non gouvernementaux.

– Dans le domaine du social, ils soutiennent des associations caritatives et des ONG.

– Dans le domaine sensible de la sécurité, ils financent des gardiennages privés, des polices municipales (versus milices), une armée de métier (versus conscription).

Il semble bien que les défendeurs, devenus bienfaiteurs bénévoles, mais aussi appointés, compensent les carences de l’État, ce qui n’est pas sans poser une question « d’éthique de gouvernance », laquelle ne peut manquer à son tour de faire naître le soupçon des esprits chagrins vis-à-vis du « care ».

2) Le « clash of clans » :

L’individualisme, c’est bien beau, mais on s’ennuie vite, tout seul dans son coin. Alors on se regroupe, entre amis (par préférences communes), entre collègues (par intérêts professionnels communs), entre partisans (par opinions communes). C’est ainsi qu’on a affaire à la montée du clanisme, des lobbys, des communautés.

Les gens qui s’engagent dans ces groupes défendent des causes vertueuses, lesquelles, prises isolément, peuvent être jugées bonnes et justes par des observateurs indépendants et qui, lorsqu’elles entrent en interaction, conduisent à des conflits d’intérêts, à des conflits idéologiques, sources d’instabilité pour la société.

Les mathématiciens et les informaticiens qui cherchent à construire ce qu’ils appellent « une théorie des préférences » savent que l’on arrive vite à des systèmes d’équations sans solution.

Prenons un premier exemple :

Supposons que X préfère la couleur bleue et les voitures à essence ; or le vendeur ne dispose que d’un modèle diesel bleu et d’un modèle à essence rouge. X Doit-il hiérarchiser ses préférences ? Faut-il hiérarchiser les causes ? Si oui, qui décide et selon quels critères ? On n’en finit plus !

Voici un second exemple :

Considérons un jeu de rôles écologique où l’on simule les comportements spécifiques des différents acteurs d’une rivière : les pêcheurs à la ligne, l’EDF et ses barrages, les agriculteurs pompeurs/déverseurs, les défenseurs des ragondins, les kayakistes, etc., on en a répertorié une quinzaine en tout.

Ce jeu de rôle, au cours duquel on interchange les rôles, n’a pas vocation à trouver une solution dans le meilleur des mondes ; il a pour mérite de faire prendre conscience aux divers acteurs que les autres existent, et que le cosmos est complexe.

En résumé : de bonnes causes peuvent être antagonistes. Où sont les gentils ? Où sont les méchants ?

Et pour finir, nous allons dire quelques mots au sujet de l’apport de l’engagement à l’individu.

Lorsqu’un défendeur s’engage durablement dans l’action, il ne peut manquer d’être influencé par l’idée de la cause, par la force de l’action. Cette influence sur l’individu est-elle réelle ? Lui est-elle bénéfique ?

Commençons par le plaisir : l’engagement produit-il des endorphines ?

L’Internet, oracle moderne, en fait courir le bruit, cependant les articles scientifiques sur Researchgate (118 millions d’articles en 2019) sont plutôt laconiques à ce sujet.

Une chose est sûre, disent les activistes, il produit de l’adrénaline ! Et n’oublions pas qu’Albert Hirschman (1915-2012) sociologue spécialiste des courants activistes a désigné sous le terme de « paradoxe du pèlerin » le fait que la difficulté de la lutte fait la rétribution du militant. Autrement dit « Plus c’est dur, meilleur c’est. »

Plus important que le plaisir immédiat est le bonheur au fil de la vie : faut-il s’engager pour vivre heureux ?

L’Internet, oracle moderne, semble considérer comme allant de soi que l’engagement constitue une condition nécessaire à la poursuite du bonheur, même si elle n’est pas toujours suffisante, car bien des engagés finissent mal (mais au moins, ils ont essayé).

Toutefois, postuler une condition de nécessité paraît exagéré, si l’on considère le proverbe « Pour vivre heureux, vivons cachés » appliqué à la lettre par :

– les survivalistes (peu nombreux).

– les furtivistes (inrecensables par définition).

– sans parler des spiritualistes (moines, ermites, mystiques, adeptes du développement personnel, etc.) qui pensent que le bonheur est à rechercher avant tout à l’intérieur de soi.

En conclusion

Il y aurait beaucoup d’autres questions à soulever, mais temps est venu de nous résumer. Dans cette deuxième partie, nous sommes intéressés à ce qui se passe lorsqu’on approche les limites de l’engagement.

Ne pouvant être exhaustifs, nous avons choisi d’aborder deux thèmes principaux :

En premier lieu, nous avons considéré les attributs moraux attachés aux causes ainsi qu’à leurs raisons. Nous avons vu qu’ils étaient soumis à la difficulté de juger et qu’ils étaient susceptibles d’évolution avec la société elle-même. Sans donner cours au relativisme absolu des post-modernes, il ressort tout de même de cela que la détermination des attributs moraux est problématique.

En second lieu, nous avons considéré les relations fortes entre l’engagement et la société :

– D’abord, nous avons discuté de la place de l’engagé dans la société où les notions d’élites et de média ne sont pas neutres.

– Puis nous avons vu l’influence de la montée de l’individualisme (au moins depuis le romantisme) sur le care et le clanisme, deux termes choisis ici pour marquer les esprits, mais qui évoquent des problématiques sociétales de plus en plus préoccupantes.

– Enfin, puisqu’il s’agit in fine de se poser la question « Peut-on vivre sans s’engager ? » nous ne pouvions manquer d’aborder la relation à l’individu. Au-delà du plaisir immédiat que procure le combat en soi pour soi, il faut se poser la vraie question : celle du bonheur et de la bonne vie.

Bien sûr, des esprits chagrins professent : « Pour vivre heureux, vivons cachés ! » (nous en avons listé quelques types). Néanmoins, la très grande majorité des gens préfèrent à juste titre, la devise alternative : « Pour vivre heureux, vivons engagés ! »


 
 
 

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