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Les philosophies des économistes

  • cafephilotrouville
  • 18 mai 2013
  • 20 min de lecture

En français le mot "économie" renvoie à deux choses bien différentes. Il s'agit en effet d'une part un objet empirique, la vie économique, le bizness, qui fait l'objet de statistiques, de descriptions, d'indices etc. Mais le même mot désigne également les connaissances relatives à ce domaine, la "science économique" et ses théories. Par "philosophie de l'économie" j'entends les présupposés philosophiques de ces différentes théories et de leurs penseurs. C'est pour être plus clair que j'ai préféré appeler cette introduction "les philosophies des économistes" plutôt que "la philosophie de l'économie".

Adam Smith est considéré comme le "père de la science économique" avec son célèbre livre (1776) "Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations". Or il était philosophe de formation et il faisait partie des "Lumières écossaises". L'Écosse de par ses relations privilégiées avec la Hollande était au XVIIIe siècle un haut lieu de culture scientifique, littéraire, philosophique, technique etc. Et c'est en tant que professeur de philosophie morale qu'il publia en 1759 la "Théorie des sentiments moraux", un best-seller à l'échelle de toute l'Europe. L'intérêt pour les questions économiques est général à cette époque. En témoignent les articles qui y sont consacrés dans l'Encyclopédie. Jean-Jacques Rousseau se demande ainsi quel serait le "mode d'organisation des échanges et de la production favorable au bonheur et à la vertu".

Les questions philosophiques sous-jacentes que se posent donc les Lumières sont ainsi de quatre natures.

  • Épistémologiques : qu'est-ce que la richesse ? L'économie est-elle une science exacte ?

  • Politiques : qu'est-ce que l'intérêt général ? Faut-il légiférer sur le commerce, les prix, les salaires, le commerce extérieur, les investissements etc.

  • Questions morales : Les vertus individuelles sont-elles nécessaires au bon fonctionnement de la société ? Quels sont les critères de justice pour les différentes répartitions économiques (revenu, impôt etc.) ?

  • Questions anthropologiques : Qu'est-ce que homo économicus par rapport aux autres définitions de l'être humain ?

  • Questions juridiques : Quelles sont les bases juridiques (égalité, liberté) des relations économiques et en particulier des contrats ?

Toutes ces questions peuvent être abordées par des non-spécialistes, par exemple dans un café de philosophie, en tant que simples citoyens. En effet les présupposés philosophiques des différentes conceptions de l'économie doivent s'accorder avec le sens commun des citoyens qui, indépendamment de ces théories, d'une part gouvernent leurs comportements quotidiens, en particulier économiques, et que d'autre part en démocratie ils expriment leurs accords ou leurs désaccords avec les différentes options des politiques économiques et les modalités d'organisation de l'économie qui leur sont présentées, au moment des élections plus particulièrement.

Je survolerai d'abord très rapidement les différentes pensées économiques depuis Aristote jusqu'au XVIIIe siècle en les rapportant aux finalités qu'elles sont censées éclairer et aux valeurs morales et politiques de leurs contemporains.

Le deuxième temps sera consacré au XVIIIe siècle qui inaugure l'époque moderne où l'économie devient un domaine en soi relativement autonome par rapport à la politique et à l'idéologie, y compris la religion, de telle sorte qu'elle fait l'objet pour la première fois de théories à visée scientifique. C'est plus particulièrement le moment fondateur de "l'économie politique classique" avec Adam Smith, Jean-Baptiste Say et David Ricardo. J'exprimerai alors les présupposés philosophiques, anthropologiques, politiques, éthiques et moraux de ce qui est également appelé le "libéralisme". Par libéralisme tout court on entend en France le "libéralisme économique" alors que chez les Anglo-Saxons cela désigne le "libéralisme politique" c'est-à-dire des convictions politiques qui sont étiquetées "de gauche" en France et qui insistent sur la promotion des droits qui ont fait l'objet de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : libertés individuelles, justice, équité, égalité, solidarité, éducation pour tous, lutte contre les discriminations et les violences de toutes sortes (race, origine, femmes, orientations sexuelles etc.). Il peut donc y avoir contradiction entre le "libéralisme économique à la française" et "libéralisme politique à l'américaine", par exemple à propos du travail des enfants et des femmes, de l'esclavage, du développement des pays du tiers-monde etc.

l Les économies stationnaires

A. Aristote et l'économie du gentleman-farmer

Les conceptions économie des Grecs de l'Antiquité ont été présentées par Aristote, notamment dans l'éthique à Nicomaque. La finalité est celle de la bonne gestion, on dirait aujourd'hui du management des grands domaines - les latifundia - où le travail, méprisé par les véritables citoyens, est effectué par des esclaves. Ceux-ci ne sont même pas considérés comme des êtres humains, mais comme des "instruments parlants", à côté des animaux, des bâtiments, des outils, des puits et des canaux d'irrigation éventuels et de quelques pressoirs rudimentaires. La finalité de ces latifundia n'est pas la recherche du profit. Au contraire la recherche du profit pour le profit, ce qu'Aristote appelle la chrématistique c'est-à-dire la richesse (chréma en grec) qui prétend s'accroître toute seule, est condamnable parce que le surcroît de richesse en monnaie que donne l'intérêt ne correspond pas à un accroissement en blé et en huile, c'est-à-dire en richesse réelle. La hiérarchie des valeurs dans l'anthropologie implicite a été exprimée 2500 ans après par Hannah Arendt pour faire contraste avec celle des sociétés modernes (La Condition de l'homme moderne). La première sphère est celle du travail méprisé ; la seconde valeur est celle de l'oeuvre, ou bien le travail bien fait de l'artisan, ou mieux, l'oeuvre de l'artiste ; enfin la valeur suprême est accordée à l'action de l'homme politique, le citoyen. En outre chez Platon il y a une valeur encore plus haute, celle de la contemplation réservée à une élite, celle du tout petit nombre de véritables philosophes. Autrement dit pour l'anthropologie de la Grèce antique l'homme est, selon l'expression d'Aristote lui-même, un "animal politique", c'est-à-dire un citoyen qui vive dans des cités (en grec : polis) et pas du tout un homo économicus. Contrairement à notre philosophie spontanée l'homme ne peut être séparé de sa cité. Ce n'est pas l'individu radical de notre époque.

La vertu requise par cette gestion des latifundia est la "prudence" (en grec sophrosunè) ce que nous appellerions de nos jours une gestion "en bon père de famille".

Les questions de justice sont déconnectées de l'économie : les distributions qui appellent la définition de ce qui est juste n'est pas celle des revenus qui à l'époque ne sont d'ailleurs pas monétaires, mais celle des honneurs et des charges d'une part et d'autre part celle des condamnations, des amendes et des peines. Mais à notre époque les réflexions d'Aristote continuent à être appliquées au domaine de l'économie. Les critères de la "justice distributive" - équité selon les ressources de chacun - s'appliquent aux inégalités de revenus, aux calculs des assurances sociales, des aides en tout genre, notamment au logement, et des allocations familiales en fonction des revenus, aux garanties de ressources, à la fiscalité etc. Par contre ce sont ceux de la "justice corrective" - mêmes amendes pour tout le monde, mêmes peines de prison pour un crime déterminé etc.

B. Le christianisme et l'économie du service divin

Les conceptions formulées par Aristote furent reprises par les penseurs du judaïsme, de l'islam et du christianisme pendant le Moyen Âge. Mais l'anthropologie de la cité antique a été profondément transformée par la chrétienté comme religion officielle. Certes les hommes restent fondamentalement des "animaux politiques", c'est-à-dire les habitants d'une cité et ils ne peuvent pas exister en tant qu'individus complètement isolés comme dans la société moderne. Bref l'être humain est un être à la fois individuel et social, un atome et une totalité à lui tout seul. Mais cette cité est suivant l'expression de Saint Augustin, également la "Cité de Dieu" : le chrétien est certes un habitant de la cité terrestre, mais il est également un membre de la totalité du "Corps mystique du Christ". La richesse n'est plus l'huile et le blé des latifundia, mais le paradis céleste. La société est divisée fondamentalement en trois classes les travailleurs, les guerriers et les prêtres qui prient pour le salut des âmes : laboratores, bellatores et oratores. Dans ce cadre anthropologique l'économie est purement un moyen, celui de vivre pour chanter la gloire de Dieu. Elle est même un obstacle dans la mesure où les trois libido, l'amour des jouissances, et en particulier celle que donne la richesse et celle que donne la jouissance sexuelle, l'amour du pouvoir et l'amour du savoir peuvent détourner du seul amour qui compte, l'amour de Dieu. Ces valeurs exaltées dans les trois voeux de certains ordres religieux, les voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, sont le contraire exact des trois libido mentionnées ci-dessus, la pauvreté étant à la fois pauvreté matérielle et pauvreté spirituelle, et en particulier pauvreté du savoir. Les valeurs de cette anthropologie sont fondamentalement aux antipodes de notre économie moderne pour laquelle le but de la vie est sur terre, et non au ciel, le bonheur sous la forme du bien-être matériel toujours croissant dans la société de consommation ce qui appelle à tout prix la croissance économique.

Comme dans l'Antiquité il y a condamnation de l'usure, du prêt à intérêt. Mais dans l'Antiquité cette condamnation venait du fait que c'était une fausse richesse, immorale parce que nécessairement mal acquise dans une économie stationnaire où le commerce ne peut être qu'à somme nulle. Au Moyen Âge, et en particulier chez Saint-Thomas, le prêt à intérêt est fondamentalement sacrilège. En effet il est censé permettre à l'homme de maîtriser, au moins partiellement, le temps. Or dans la théologie de l'époque seul Dieu est maître du temps. En conséquence pratiquer l'usure c'est disputer à Dieu sa toute-puissance.

Dans cette anthropologie l'économie n'appelle pas de morale spécifique. Elle donne plutôt l'occasion de pratiquer les vertus. Enfin comme il n'y a pas d'intérêts privés, mais que les intérêts des individus sont intégrés dans un ordre divin intangible, la question de l'organisation sociale permettant la compatibilité des intérêts privés avec l'intérêt général est complètement anachronique. Mais cet ordre commence à se fissurer lorsque s'affrontent pouvoir spirituel et pouvoir temporel, ce dernier cherchant des ressources pour conduire ses guerres d'expansion.

II Les temps modernes (1492 - 1789)

A. L'économie au service du prince

Avec la Renaissance les monarchies s'autonomisent progressivement par rapport aux Empires qu'ils soient temporels ou spirituels, ce que théorise la science politique naissante : Machiavel en Italie, Bodin en France. Les premières théories vraiment économiques apparaissent alors pour donner au Souverain les bases matérielles de sa puissance. D'abord comment mesurer celle-ci ? Est-ce la quantité d'or dans les coffres du Roy ? Est-ce la prospérité du Royaume et donc la largeur de l'assiette des impôts ? Est-ce l'importance de la balance commerciale, ce qu'on appellerait aujourd'hui la compétitivité de l'économie?

L'anthropologie implicite se limite à celle d'un seul individu, non pas le Dieu du Moyen Âge, mais le Souverain. De droit divin il est au-dessus des lois, "parce que tel est mon bon plaisir", et de la morale (Machiavel). L'économie relève exclusivement de la "politique économique" du Souverain. Cette conception de l'économie court d'ailleurs jusqu'à nos jours : c'est l'économie de guerre ; c'est les "comptes de la puissance", le PIB de la comptabilité nationale. Mais de nos jours la richesse c'est la "valeur ajoutée" par les travailleurs de toutes les entreprises privées et publiques de la nation, richesse à la base des prélèvements fiscaux et sociaux qui contribuent à la puissance de l'État, puissance en particuliers militaire et économique, et à la cohésion nationale grâce à la protection sociale en particulier qui permet de concilier les intérêts privés et l'intérêt général.

Les débats de "politique économique" au XVIIIe siècle portent sur la détermination de la meilleure assiette pour la fiscalité : le commerce extérieur (mercantilisme), la production agricole (physiocrates), l'industrie (classiques). Le "libéralisme" contemporain de la première révolution industrielle en Grande-Bretagne prend naissance lorsque les économistes classiques (Adam Smith, Jean-Baptiste Say, David Ricardo) prennent conscience que la richesse ne se limite pas aux produits de la nature, mais doit s'étendre à toutes les activités productives de tous les hommes, y compris et surtout celles de l'industrie dont le développement spectaculaire résulte de l'essor du capitalisme.

Avec ce dernier les rapports entre la morale et l'économie sont complètement inverses, suivant que le mot économie désigne la micro-économie réelle, le bizness, ou la conception macro-économique de la bonne politique économique. Dans le premier cas Max Weber montre que "l'éthique protestante" explique la naissance de cette organisation économique particulière, le capitalisme. Dans le second cas, selon la "fable des abeilles" de Bernard Mandeville qui a scandalisé toute l'Europe en 1714 "les vices privés font le bien public". C'est là la première partie du sous-titre de la deuxième édition de cette fable politique.

B. "L'éthique protestante et la naissance du capitalisme" (Max Weber)

Une des questions théologiques de fond qui sépare l'histoire médiévale et la Réforme est celle de la prédestination. Celle-ci, à la limite, déconnecte le salut de tout mérite moral. C'est le salut par les oeuvres. Pour certaines Églises de la Réforme, notamment le Calvinisme, il y a prédestination, mais la prospérité économique peut-être un signe d'élection mais pas la cause de cette dernière. Dès lors si la pratique des vertus est une condition évidemment nécessaire au salut individuel, elle ne suffit pas à le garantir. Mais Dieu peut accorder la grâce de manifester combien cette ascèse individuelle lui agrée avec des signes visibles, ceux de la réussite économique. Ces derniers accroissent légitimement les espoirs du croyant sans toutefois lui donner une certitude absolue. Mais la vie frugale et austère, donc économe, de la famille pieuse est la cause de sa réussite économique : elle engendre des profits substantiels qui ne pouvant pas être consommés de manière luxueuse sont nécessairement réinvestis. D'où un taux d'accumulation considérable qui fait boule de neige et entraîne la prospérité et la croissance des pays du Nord de l'Europe : Hollande, Grande-Bretagne, Suède, Danemark, certains états d'Allemagne etc. ce sont les mêmes mécanismes économiques qui ont provoqué l'enrichissement des monastères au Moyen Âge et entraîné du même coup la nécessité de les réformer périodiquement pour restaurer les vertus évangéliques primitives. Mais l'homme désormais est beaucoup plus individualiste : dans le capitalisme l'individu a un rapport individuel et privé et à l'écriture et à Dieu.

C. "Les vices privés font le bien public" (Bernard Mandeville : La fable des abeilles)

Le sous-titre complet de la "Fable des abeilles" de Bernard Mandeville (deuxième édition 1714) est : "Les vices privés font le bien public, Contenant plusieurs discours qui montrent que les défauts des hommes, dans l'humanité dépravée, peuvent être utilisés à l'avantage de la société civile, et qu'on peut leur faire tenir la place à des vertus morales".

Le titre de la première édition (1705) est encore plus frappant par sa concision : "La ruche murmurante ou les crapules changées en honnêtes gens".

Les abeilles sont plutôt réputées comme industrieuse jusqu'à se débarrasser des bourdons parasite comme dans la "Parabole des abeilles et des frelons" de Saint-Simon paru en 1820 et faisant l'éloge saint-simonien de l'industrie naissante en France. Dans la fable de Mandeville au contraire les abeilles ont tous les vices, ce qui les fait dépenser beaucoup et ainsi donner du travail à celles qui produisent les biens de luxe. D'où le cercle vertueux de la prospérité économique. Mais parmi tous les vices des abeilles figure l'hypocrisie : les abeilles, vicieuses, veulent paraître vertueuses. Dans la fable cela scandalise Jupiter qui les métamorphose instantanément en abeilles réellement vertueuses, ce qui entraîne la misère et l'anéantissement de la ruche.

La condamnation de Mandeville au nom de la morale a été instantanée, unanime et violente : il a même été traité d'être le "plus grand monstre dans le domaine de la morale". Toutefois Mandeville a une définition du vice privé qu'il emprunte à Shaftesbury et qui rend sa thèse plus acceptable : le vice privé consiste à faire passer son intérêt personnel avant l'intérêt commun, au contraire de la vertu, sentiment altruiste et expression de la "sympathie naturelle" qui nous lie à nos semblables et dont le concept est emprunté à Hume.

D. Adam Smith et la naissance du libéralisme

Bernard Mandeville est à l'origine de la métaphore de la "main invisible" du marché : point besoin d'intervention étatique d'en haut, il suffit de laisser jouer la "concurrence libre et non faussée" (comme l'écrivait le projet de Constitution rejeté en France en 2005) des intérêts particuliers. C'est la fameuse phrase de "L'enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations".

"Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de leur intérêt propre".

La recherche de l'intérêt propre, c'est bien le "vice privé" de Mandeville. Or dans la "Théorie des sentiments moraux" qu'Adam Smith publie en 1759 (17 ans avant L'enquête) Smith trouve l'origine de la vertu dans la "bienveillance" - autre nom de la sympathie, terme qui figure dans la citation plus haut - qu'il exclut du "faire société économique" au début de cette fameuse phrase.

Il semble donc qu'il y ait incompatibilité absolue entre les deux ouvrages. Ce concept de "sympathie" ou de "bienveillance", Adam Smith l'empruntait à son ami Hume qui lui-même l'oppose à celui d'hostilité généralisée (la "guerre de tous contre tous") sur lequel Hobbes construit le contrat social fondé sur la coercition du Souverain sur l'ensemble de ses sujets. Toute sa vie Adam Smith a essayé de rendre compatibles ses deux oeuvres majeures, sans y arriver. La contradiction entre Hume et Hobbes renvoie à celle entre la philosophie morale et la philosophie politique. Mais pour que la sympathie de Hume soit vraiment vertueuse, il faut qu'elle soit parfaitement désintéressée. C'est pourquoi en reprenant à son ami Hume le concept de bienveillance, Adam Smith l'expurge de toute dimension utilitariste qui renverrait à une arrière-pensée égoïste d'intérêt bien compris. La bienveillance pour quelqu'un, comme l'impératif catégorique chez Kant, ne peut pas être instrumentalisée par la recherche de l'utilité pour soi.

Ainsi Adam Smith substitue à la "sympathie" le concept moral de "maîtrise de soi" (self command) par opposition à l'égoïsme, l'amour de soi (Self love). Et comme l'utilité comporte également une dimension morale, il expurge le concept économique de valeur de toutes ses dimensions utilitaires et subjectives. Il remplace donc la conception subjective de la valeur - utilité par celle, objective, de valeur - travail. Et l'économie pour Adam Smith devient ainsi une science objective, neutre.

Les libéraux du XIXe siècle ne le suivent pas dans ce domaine de la morale. À la suite de Bentham (un autre fondateur du libéralisme) ils adoptent une conception "conséquentialiste" de la morale : un acte est jugé moralement à travers le jugement de l'ensemble de ses conséquences et non pas en fonction de la valeur morale de ses intentions comme chez Kant.

Pour Adam Smith la maîtrise de soi du sujet est aussi la maîtrise de l'amour de soi que permet la sympathie ou la bienveillance du spectateur que nous sommes également.

III Les philosophies de l'économie aujourd'hui

A. Le libéralisme

Le libéralisme continue jusqu'à nos jours, mais il a engendré une variante radicalisée, l'ultralibéralisme. Entre-temps il a été profondément contesté au niveau des doctrines par le keynésianisme au XXe siècle suite à la crise de 1929 et par le marxisme au XIXe siècle et au XXe siècle non seulement en théorie, Mais surtout par les luttes ouvrières socialistes.

Je résume les présupposés philosophiques du libéralisme dont je viens de parler. L'anthropologie implicite du "libéralisme économique" considère que l'homme est fondamentalement un individu, et non un être solidaire d'une collectivité. Il poursuit son bonheur propre sous la forme de la maximisation de la satisfaction de ses désirs grâce à des choix rationnels fondés sur des calculs coûts - bénéfice.

Cette recherche est indépendante de toute vertu morale. Elle est guidée exclusivement par la recherche de l'intérêt particulier propre.

La relation sociale fondamentale est celle du contrat volontaire entre deux individus libres et égaux.

L'intérêt général est automatiquement satisfait grâce à la "main invisible" du marché autorégulateur.

La "politique économique" adéquate est celle du "laisser-faire, laissez-passer", qui est la condition de fonctionnement optimal de la "main invisible" du marché.

La richesse c'est le travail.

L'économie politique est une science objective, neutre et rationnelle, sur le modèle des sciences physiques.

L'État libéral est minimal. Il assure les fonctions régaliennes et la gestion des "bien publics", comme les routes, les phares et balises en mer etc. les biens dont la consommation ne peut pas être individualisée.

1. Les critiques morales du libéralisme

Le "libéralisme" économique a fait l'objet de critiques virulentes au cours du XIXe siècle suivant les critères du "libéralisme moral", le conséquentialisme, et également du "libéralisme politique". Les conséquences de cette première phase du capitalisme sur les populations ont été épouvantables et donc dénoncées : journées et semaines de travail terriblement longues et sans congé, même pour les femmes et les enfants ; la satisfaction des besoins les plus élémentaires" conditions d'hygiène et de logement insalubres à l'origine de nombreuses maladies et d'épidémies ; misère économique des chômeurs ; conditions de vie inhumaines et indignes ; répression impitoyable des révoltes et des grèves ouvrières ; risques économiques jetant sur le pavé des populations entières.

Au nom des droits de l'homme, de la morale et de l'humanisme issus des Lumières et partagés par le "christianisme social", grâce à des luttes ouvrières très dures des lois sociales ont de plus en plus corrigé les excès du capitalisme légitimé par les doctrinaires du libéralisme. C'est la phase dite de "l'exploitation minière de la force de travail" : les entrepreneurs puisent dans la population ouvrière la main-d'oeuvre sans même se préoccuper de sa reproduction : espérances de vie très courte, mortalités en couches et surmortalités infantiles finissent par dépeupler certains sites industriels.

2; Le développement de l'État-providence

C'est que le "marché du travail" ne répond pas aux critères du libéralisme : dans le contrat de travail le salarié échange son travail contre un salaire, en théorie, théorie libérale, librement et sur un pied d'égalité avec l'employeur. Mais en réalité de le contrat est doublé par un rapport de subordination de fait, certes limité dans le temps (journée de travail) et l'espace (les murs de l'usine), mais néanmoins très inégal, sinon léonin, puisque de fait le prolétaire ne peut pas survivre sans travailler. De fait dont c'est la dialectique du Maître et de l'Esclave.

À la fin du XIXe siècle naît l'État-providence. Dans les accidents du travail, selon la conception libérale, il n'y a pas de réparation possible sinon qu'il y ait eu faute du patron. La loi sur les accidents du travail de 1894 introduit alors les techniques d'assurance pour qu'il y ait indemnisation des ouvriers mêmes pour des accidents sans faute du patron. Ces techniques d'assurance s'étendent aux différents accidents de la vie, maladie, vieillesse, chômage pour donner naissance à l'État-providence pleinement développé seulement après la deuxième guerre mondiale.

D'autre part l'industrie a de moins en moins besoin de la simple énergie musculaire des prolétaires est de plus en plus d'une main-d'oeuvre qualifiée et instruite : cette instruction publique incombe à l'État.

L'État intervient alors de plus en plus nécessairement dans l'économie, contrairement aux prescriptions du "libéralisme". Il est protectionniste pour protéger l'industrie naissante. Il est hygiéniste avec les premières politiques de santé publique. Enfin avec l'impôt progressif sur le revenu instauré pour financer l'effort de guerre en 1917, il pose la question de l'équité de la répartition de cette progressivité et de la nécessité d'une éventuelle redistribution qui existe par ailleurs grâce aux équipements collectifs et à la protection sociale. Bref c'est d'abord à la suite des luttes ouvrières, mais également de la nécessité économique d'élever la productivité du travail et de la solidarité que l'intervention de l'État est de plus en plus importante financièrement et de plus en plus perfectionnée juridiquement.

B. L'économie keynésienne

Cet interventionnisme est théorisé et justifié par les théories de Keynes qui sont mises en oeuvre après la grande crise de 1929 pour en éviter le retour. C'est un bouleversement des politiques économiques : l'État devient régulateur, ce qui contredit de plein fouet les axiomes du libéralisme que les marchés s'auto régulent et que l'équilibre économique concurrentiel formalisé par Walras aboutit nécessairement au plein-emploi si la "concurrence est libre et non faussée". L'État "régulateur" a des politiques contracycliques : en cas de crise, éventuellement au prix d'un déficit, d'un endettement ou d'une dévaluation il fait des investissements qui génèrent des emplois, donc des revenus, donc des impôts qui font plus que compenser le déficit public initial.

L'intervention de l'État n'est pas jugée négativement comme dans le libéralisme où elle est tolérée comme un moindre mal. Avec Keynes c'est l'incapacité des marchés à s'auto réguler qui est jugée négativement. D'autre part une distribution des revenus trop inégal donne une place excessive aux rentiers parasites au détriment de l'industrie. Cela justifie l'utilisation de l'inflation pour entraîner ce que Keynes appelle "l'euthanasie des rentiers".

La morale réprouve les souffrances engendrées par les crises et approuve les interventions publiques qui améliorent le bien-être. La politique économique a un contenu positif, l'amélioration de l'état de bien-être, le Welfare State, nom anglais de l'État-providence. Cela nécessite des institutions pour accorder les intérêts particuliers avec intérêt général. Dans cette conception économique l'homme n'est pas seulement un homo économicus, il est également un citoyen qui doit être civique et doit orienter les politiques économiques publiques.

Inversement l'efficacité de l'État-providence nécessite qu'il soit à l'abri de la corruption et de la concussion et que les citoyens soient "vertueux", comme l'avait recommandé Montesquieu pour le régime démocratique.

C. L'ultralibéralisme

Mais un nouveau courant de pensée économique a supplanté le keynésianisme après 1979 (consensus de Washington : Margaret Thatcher et Ronald Reagan), le néolibéralisme ou plutôt l'ultralibéralisme. Celui-ci se situe certes dans le prolongement du libéralisme classique du début du XIXe siècle, mais il étend ses postulats dogmatiques au-delà de la seule économie à toute la société. Le marché devient ainsi l'idéal normatif destiné à "formater" toutes les relations sociales. Ainsi l'Ecole de Chicago, symbolisée par les prix Nobel Friedrich Hayek, Milton Frydman et Gary Becker parmi les plus connus, a donné aux marchés la vocation d'expliquer et de réguler les mariages et les divorces, les crimes et leurs punitions, les investissements dans l'éducation, la police, la culture ou les loisirs. Cette doctrine ultralibérale en vient ainsi à recommander aux individus d'effectuer leurs choix et leurs activités en les évaluant grâce à des calculs coûts bénéfices ou des échanges monétaires et de devenir ainsi "entrepreneur d'eux-mêmes".

Pour l'ultralibéralisme il s'agit évidemment de démanteler l'État-providence, de privatiser les services publics, d'instaurer le libre-échange à l'échelle internationale, de remplacer le plus possible la loi par les contrats.

L'économie devient déconnectée de toute morale et de tout sentiment moral ou pas.

La seule morale qu'exige cette marchandisation totale de la société est de respecter les contrats : pacta servanda. Il faut quand même un État minimal, un État de sûreté pour protéger l'existence (guerre) et la liberté juridique des individus, un État de police pour faire respecter les obligations contractuelles et instaurer les différentes normes de poids, de mesures et de monnaie et un État de finances pour gérer les biens publics, encore que cette gestion puisse être déléguée à des entreprises privées, l'impôt ne servant alors qu'à les financer.

La recherche du taux de profit maximum est la règle qui s'impose à tous les comportements. L'anthropologie implicite est que la société est faite exclusivement d'individus absolument solitaires, des atomes, animés exclusivement par la rationalité économique qui consiste à maximiser le taux de rentabilité.

Pour justifier la doctrine du non interventionnisme de l'État, Friedrich Hayek développe une théorie très astucieuse du "darwinisme social". Ce n'est pas le darwinisme des libéraux d'avant-guerre qui assimile les bienfaits de la "concurrence libre et non faussée" au mécanisme de la sélection naturelle par la "lutte pour la vie". Ce faisant ils commettaient un contresens sur la pensée de Darwin qui opposait aux lois de l'évolution dans la nature celles de l'histoire des cultures humaines dans lesquelles le progrès consiste, non pas à consolider les avantages du plus fort, mais au contraire à perfectionner les prothèses des plus faibles.

Mais le darwinisme de Hayek porte sur les institutions. Les sociétés créent spontanément et non délibérément de nouvelles institutions dont les meilleures du point de vue de la rentabilité économique sont sélectionnées par le marché et consolidées par celui-ci. Cela rend inutile à terme toute élaboration de lois par les Parlements et donc toute délibération politique et tout choix conscient.

Il ne s'agit pas pour autant d'aboutir à l'anarchie. Dans ce cadre de pensée le fonctionnement automatique de la société aboutit "rationnellement", "naturellement" et "spontanément" à installer des feux rouges au croisement et au règlement qui oblige à les respecter.

La crise inaugurée par les subprime de 2008 remet en cause cette pensée "ultralibérale". Néanmoins son dogmatisme consiste à imputer la cause de la crise au non-respect de ses dogmes et non à remettre en cause les politiques qui s'en inspirent. C'est pourquoi l'Europe continue à imposer la réduction des déficits, les "réformes structurelles du marché du travail", c'est-à-dire le remplacement de contrats à durée indéterminée par des contrats à durée déterminée et une plus grande latitude laissée aux entreprises pour licencier en cas de récession, le démantèlement de l'État-providence et la privatisation des services publics.

Conclusion

C'est cette "philosophie néolibérale de l'économie" qui s'est imposée. Mais elle se condamne elle-même avec les critères moraux du "conséquentialisme" par les désastres que nous observons.

Pour revenir aux cinq questions initiales en effet les réponses que l'ultralibéralisme leur apporte sont éminemment contestables suivant les critères de la morale du sens commun.

  • Questions épistémologiques :

  • Quelle doit être la finalité de l'économie ? : La finalité de l'économie consiste à apporter à chacun le plus grand confort matériel possible.

  • qu'est-ce que la richesse ? : Il s'agit de l'argent. La réussite sociale se mesure à l'épaisseur du portefeuille

  • L'économie néolibérale est-elle une science ? L'économie est la science sociale qui se rapproche le plus des sciences exactes grâce à la mathématisation des comportements.

  • Question politique :

  • qu'est-ce que l'intérêt général ? : C'est la somme des intérêts particuliers.

  • Comment le déterminer ? : Il n'est pas besoin de le déterminer grâce à la main invisible qui métamorphose les "vices privés en vertu publique".

  • Faut-il que l'État intervienne dans le commerce extérieur, sur les mouvements de capitaux et en particulier sur les paradis fiscaux ? : L'État ne doit absolument pas intervenir. S'il intervient cela ne peut que fausser l'autorégulation des marchés qui aboutit à l'optimum économique.

  • Faut-il que l'État intervienne sur la distribution des revenus ? : Le revenu de chaque individu correspond à sa productivité. La richesse qu'il apporte grâce à cette productivité est mesurée par le revenu qu'il reçoit et qu'il mérite.

  • Question morale les vertus individuelles sont-elles nécessaires au bon fonctionnement de la société ? : La fable de Mandeville montre qu'il n'est pas besoin de s'occuper publiquement des vices et des vertus individuelles.

  • Questions juridiques : Quelles doivent être les bases juridiques des relations économiques en particulier sur le marché du travail? Il s'agit de garantir l'égalité et la liberté de contracter. En particulier, comme cela a été le cas avec la loi Le Chapelier pendant la Révolution française et comme le demandait Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social, l'État libéral ne peut tolérer aucun lobby et aucun syndicat.

  • Questions anthropologiques : quel rapport introduire entre l'individualisme et la solidarité, ou pour reprendre le vocabulaire d'Adam Smith entre la bienveillance et l'impartialité du spectateur et de l'acteur que nous sommes ? Il n'y a pas de politique de solidarité spécifique. Conformément à un proverbe lyonnais : "Si chacun pensait bien à soi, on n'aurait pas besoin de penser aux autres".

 
 
 

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