Du mensonge à la violence - Hannah Arendt
- cafephilotrouville
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Séance Café Philo du 23 Août 2025-
Joy Lisiecki
Biographie
Elle est née en 1906 à Hanovre, dans une famille juive allemande.
Elle a été une petite fille joyeuse qui portait des nattes, jouait du piano et chantait à tue-tête ; sa mère en riant disait qu’elle ne ferait sans doute pas carrière dans la chanson. C’était une enfant volontaire et rebelle qui refusait par exemple d’aller à certains cours car ils étaient programmés trop tôt. Elle avait aussi un sens des responsabilités, très jeune, ( 7 ans) elle s’occupe de son père malade et joue avec lui pour le distraire. C’est son grand-père qui la sort et lui fait découvrir la vie.
Ces deux hommes vont mourir l’un après l’autre à quelques mois d’intervalle et laisseront un grand vide mais elle dira à sa mère : « il ne faut pas penser aux choses tristes ».
Sa mère lui voue un amour inconditionnel et c’est d’ailleurs par son journal que nous connaissons ces détails sur l’enfance d’Hannah : enfant radieuse, solaire mais mélancolique à certains moments, goût pour les livres, précoce ( elle lit Kant à 14 ans). Jeune fille, elle penche vers le romantisme et la poésie car « celle ci seule peut dire l’intime de façon métaphorique ».
Elle devient une belle jeune fille aux idées fulgurantes qui sait manier l’ironie.
C’est Kierkegaard qui l’introduit à la philosophie et ensuite en écoutant Heidegger, elle a un éblouissement. Il a une façon personnelle de faire vivre les textes et elle n’est pas la seule à être éblouie. Quand ils se rencontrent, en 1924, c’est une tempête qui se produit. Lui voit en elle une personne qui non seulement comprend sa pensée mais qui peut l’aider à penser. Mais leur relation n’est pas simple car il est marié et ne tient pas à rendre leur liaison publique.
Lorsqu’elle rompra avec lui, elle écrira un très beau et triste poème. C’était un amour entre une juive et un philosophe qui allait devenir nazi et paradoxalement, une filiation intellectuelle s’est établie entre-eux.
De 1924 à 1929, elle étudie la philosophie, la philologie, et la théologie tout en menant cette relation secrète avec Heidegger. Karl Jaspers sera son directeur de thèse.
Elle était brillante et non conformiste.
Ensuite elle épouse Gonthier Stern (aussi philosophe) et elle en divorcera quelques années plus tard.
En 1933, elle quitte l’Allemagne ( Hitler au pouvoir) pour la France où elle restera jusqu’en 1941. ( elle a été brièvement internée au camp de Gurs en 1940 dont elle s’est échappée profitant d’un mouvement de désorganisation et en entraînant d’autres femmes avec elle)
Réfugiée aux USA, elle va y résider jusqu’à sa mort.
En 1961, au cours d’un voyage en Israël, elle assiste au procès d’Adolf Eichmann. Son concept de « la banalité du mal » suscite alors une controverse et lui confère une certaine célébrité.
En 1975, elle meurt à New-York.
Elle n’a jamais voulu s’inscrire dans un mouvement politique. L’ironie et l’humour sont ses armes puissantes contre l’autorité et son originalité l’a condamnée à une certaine solitude encore accentuée par les malentendus et les polémiques suscitées par ses oeuvres.
On peut la considérer comme une penseure de la modernité, du totalitarisme et de l’éducation. Dans son oeuvre, le fil directeur est d’explorer la condition de l’homme moderne.
Elle a trois grands concepts : la banalité du mal, les origines du totalitarisme et l’éducation qui occupe une place centrale. Elle doit perpétuer l’héritage reçu et dans ce sens elle est conservatrice mais c’est le pré-requis pour pouvoir renouveler le monde : « l’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les abandonner à eux-mêmes mais les préparer d’avance à la tache de renouveler un monde commun ».
Elle se considère comme un écrivain politique et critique la philosophie déconnectée du réel. Elle ancre sa pensée dans le temps contemporain.
Au niveau de sa judéité, elle adopte une position complexe :
- Ni religieuse
- Ni sioniste
- Ni attachée à la culture
- Ni assimilée
Mais elle est juive et pas seulement « par le regard de l’autre » comme dit Sartre (qu’elle n’appréciait pas particulièrement.)
Quand j’ai lu cet essai, je l’ai trouvé tout à fait actuel car il rejoint les inquiétudes d’aujourd’hui. Les groupes de pression peuvent accélérer l’évolution des lois mais le danger des minorités violentes voulant imposer leurs vues existe aussi. La réflexion d’Hannah Arendt rejoint les débats contemporains sur la légitimité des mouvements militants radicaux.
Personnellement, cette question m’a toujours préoccupée : comment se révolter, obtenir gain de cause sans tomber dans la violence ?
Exposé
Mensonge et violence en politique : la désobéissance civile peut-elle être une réponse ?
La vision du pouvoir par Hannah Arendt est fortement ancrée dans une perspective démocratique, dans la lignée des philosophes politiques comme John Locke et Thomas Hobbes.
Un pouvoir basé sur la légitimité qui provient de l’acceptation volontaire de l’autorité par ceux qui sont gouvernés.
Mais lorsque le pouvoir légitime s’érode, lorsqu’il perd la confiance des gouvernés, la tentation d’avoir recours au mensonge et à la violence est grande. Il pense ainsi rétablir sa puissance.
Le mensonge devient alors inhérent à la politique.
Dans son essai, elle affirme que le mensonge est un outil puissant utilisé par les gouvernants pour manipuler l’opinion publique et dans le but de justifier la violence.
Pour elle, la politique est faite d’opinions et ne se porte pas sur les faits. Donc il ne peut pas y avoir de vérité en politique. Tout est mensonge.Et quand un politique affirme : « c’est une vérité incontestable », c’est là qu’il faut se méfier encore plus.
Et quand elle dit cela, elle ne parle pas seulement des systèmes totalitaires mais surtout des régimes libéraux.
Dans cet essai, elle prend l’exemple du récit utilisé pour justifier la guerre du Vietnam Nam. Elle analyse les documents du Pentagone ainsi que le scandale du Watergate.
Quand le pouvoir ment à son peuple, la démocratie est fragilisée et la désobéissance civile peut apparaître comme une forme de résistance
La question est de se demander si cette forme de résistance peut vraiment faire bouger les lignes sans basculer dans le chaos.
Ce qui m’amène à reformuler ainsi la problématique :
La désobéissance civile peut-elle vraiment répondre au mensonge et à la violence en politique sans elle-même devenir une menace pour la démocratie ?
Dans un premier temps, on répondra par l’affirmative.
I. La désobéissance civile est une réponse juste face au mensonge politique et à la violence d’Etat.
En 1846, Henry David Thoreau refuse de payer une taxe destinée à financer la guerre contre le Mexique et l’esclavage. Il est jeté en prison.
Cette aventure le conduit à écrire un texte fondateur : La désobéissance civile dans lequel il affirme :
« Le citoyen a pour premier devoir de ne pas se soumettre à une loi injuste »
Pour lui, ne pas obéir, ce n’est pas vandaliser, c’est refuser de coopérer à l’injustice. C’est une forme de résistance pacifique, individuelle et raisonnée.
Un siècle plus tard, Hannah Arendt s’interroge sur la légitimité de la désobéissance civile quand un objectif semble moralement supérieur à l’ordre politique en place.
Elle reprend la théorie de Henry David Thoreau en affirmant : « en tant que citoyenne, la seule obligation qui m’incombe, c’est de prendre des engagements et de m’y tenir »
C’est en quelque sorte justifier par le droit la violation du droit.
Pour elle, l’obligation morale découle d’une double volonté de s’engager et d’assumer toutes les conséquences de cet engagement.
Elle dénonce la déconnexion des élites face aux réalités sociales qui est selon elle un facteur majeur de l’explosion de violence. ( ici on pense au phénomène des Gilets jaunes en France). Elle critique les visions binaires opposant capitalisme et socialisme et aussi les euphémismes masquant les crimes du stalinisme et l’aveuglement des intellectuels de gauche.
Elle s’appuie sur l’exemple de Socrate qui accepte de mourir plutôt que de fuir Athènes questionnant ainsi la cohérence d’une désobéissance revendiquée en en acceptant les conséquences.
Nous ne manquons pas d’exemples en France comme partout dans le monde qui démontrent qu’un mouvement contre une loi ou un état de fait inique aboutisse au changement :
- Les suffragettes britanniques qui en 1908 s’enchaînèrent aux grilles du parlement anglais pour avoir le droit de vote. (Obtenu en 1918)
- La marche du sel de Gandhi ( il commence sa marche en 1930 avec 78 volontaires, ils sont des milliers 300 kilomètres plus loin) c’est ce mouvement qui jeta les bases de l’indépendance de l’Inde.
- Rosa Park et le boycott des bus de Montgomery en 1955 ( obtient l’inconstitutionnalité de la ségrégation dans les bus)
- L’occupation du Larzac, une lutte paysanne rejointe par d’autres professions contre l’extension d’un camp militaire entre 1971 et 1981.
- Le manifeste des 343 en 1971 appelant à la légalisation de l’avortement en France. La loi est adoptée en 1974.
- Notre dame des Landes de 2009 à 2018. Les militants écologistes installe leur ZAD sur cette zone humide préservée contre le projet d’un aéroport , projet qui sera finalement abandonné malgré un référendum local qui lui était favorable.
- Occupation de la forêt de Hambach en Allemagne de 2012 à 2020. Blocage des infrastructures charbonnières pour protéger des arbres centenaires. Le gouvernement cède en 2020.
- Les vendredis pour le futur. À la suite de Greta Thunberg, les collégiens et lycéens font grève le vendredi, un geste personnel transformé en mouvement mondial.
(Et bien d’autres, je pense aux anti bassines en 2023, les lanceurs d’alerte, à des films comme Viêt Nam, Platoon , d’Oliver Stone, pétition contre la loi Duplomb etc…et aussi d’Edward Snowden qui travaillait à l’agence de sécurité nationale des USA, il a divulgué en 2013 des documents révélant des programmes de surveillance au niveau mondial)
On remarquera que ces actions plus ou moins pacifiques mettent des années à aboutir et subissent une forte répression du pouvoir en place mais lorsqu’elles réussissent, elles sont acceptées de tous et contribuent à l’évolution des mentalités.
Parions, espérons que le mouvement Femme Vie Liberté en Iran aboutira à la libération des femmes dans ce pays malgré la terrible répression dont il est l’objet.
Le problème, c’est que le pouvoir ne se laisse pas facilement désarçonner par une simple désobéissance.
II. Alors la désobéissance civile peut-elle réellement faire face au cynisme du pouvoir sans dériver ?
Arendt le souligne : lorsqu’un pouvoir ment de façon structurée, il peut retourner l’opinion, diaboliser ses opposants, réprimer brutalement. La désobéissance civile peut alors être récupérée, déformée, criminalisée.
Prenons l’exemple des Gilets Jaunes. Le mouvement débute dans un esprit de révolte populaire pacifique contre une politique perçue comme injuste. Mais rapidement, certains actes violents-pourtant minoritaires-deviennent le centre de l’attention médiatique. Le pouvoir s’en empare pour discréditer le mouvement. Et la machine s’emballe, la violence appelant la violence.
Autre exemple : le mouvement Black Lives Matter (USA). Issu d’une révolte légitime contre les violences policières racistes, il se heurte à une instrumentalisation constante par les médias et les politiciens qui n’en retiennent que les débordements et les débordements deviennent de plus en plus violents.
La désobéissance civile peut-elle tenir tête à un pouvoir qui ment, manipule et frappe ? Peut-elle rester non violente quand elle se heurte à une répression brutale ? Le plus souvent elle bascule et c’est là toute sa fragilité. Car à ce moment là, en effet, elle met la démocratie en danger.
Ce qu’on peut dire c’est que même si la désobéissance civile est une réponse imparfaite
III. Elle reste essentielle : il faut la considérer comme un signal d’alerte
Hannah Arendt n’est pas naïve, elle ne voit pas la désobéissance civile comme une solution miracle mais elle lui reconnaît un rôle fondamental : celui de rappeler aux démocraties leurs propres fondements.
C’est un outil fragile qui dépend du contexte et de la réceptivité de l’opinion publique.
La violence engendre la violence créant un cycle de représailles et de haine qui ne fait qu’exacerber le conflit au lieu de le résoudre.
Quand le pouvoir oublie qu’il tire sa propre légitimité du peuple, le peuple a le droit de le lui rappeler, non par les armes mais par le courage d’un geste.
C’est le « Indignez vous » de Stéphane Hessel qui nous invite à la vigilance, à la non habituation à une situation, au refus de l’impuissance.
Arendt nous invite à rester vigilants et à questionner constamment les récits que nous proposent les dirigeants politiques. Pour elle, la vérité et la parole publique sont les meilleurs remparts contre la violence. La désobéissance civile en favorisant le débat et la réflexion évite la haine, elle peut réconcilier morale et politique. Elle préconise de mettre en place des états généraux de citoyens.
Ce que défend Hannah Arendt, c’est l’idée qu’il y a une place pour la révolte même face à un pouvoir corrompu. Son objectif est de révéler l’injustice et non de prendre le pouvoir. (Révolte et non révolution).
Donc les conditions de légitimité de cette désobéissance sont :
- la non violence
- L’acceptation des conséquences ( comme Thoreau, prêt à aller en prison)
- Appel à la raison publique et pas à l’émotion brute
Martin Luther King en est une démonstration vivante. Il a porté le combat des droits civiques sans jamais tomber dans la haine ( contrairement aux Black Panthers) : « la désobéissance civile n’est pas l ‘ennemie de la loi, elle fait appel à une loi plus haute. »
Aujourd’hui, les mouvements féministes et LGBTQ (manifestions pacifiques, performances artistiques) comme certains actes pour éveiller la conscience écologique ou bien encore les lanceurs d’alerte devraient être considérés comme des actions sentinelles dont le but est de briser la chape de plomb de l’impuissance.
Conclusion
Alors, la désobéissance civile est-elle une réponse au mensonge et à la violence en politique ? Non. Ce n’est pas un remède absolu, mais elle peut rappeler aux démocraties leur propre promesse, celle d’un pouvoir qui respecte la vérité et la justice.
C’est la réponse la moins dangereuse, la plus éthique et aussi la plus exigeante.
Elle nous oblige à sortir du confort de la passivité et nous rappelle que la démocratie ne tient debout que si les citoyens sont prêts à désobéir non pas par caprice mais par conscience. Elle nous appelle à la résistance.
Pour sourire, je vais vous raconter l’histoire de trois petites souris qui se promènent dans la nature. Attirées par un parfum alléchant elles s’approchent d’un baquet empli de lait et toutes trois, victimes de leur gourmandise tombent dans le baquet. La première se dit, je suis perdue, c’est mon destin et elle se noie, la deuxième s’époumone en appelant à l’aide, un chat lui tend la patte qu’elle saisit et le chat la mange. La troisième nage, bat le lait de ses quatre pattes en se disant « tant que je résiste je suis en vie », elle continue, continue et c’est de plus en plus difficile jusqu’au moment où elle s’aperçoit qu’elle tient debout à la surface : elle avait changé le lait en beurre !
Ce n’est pas de la philosophie mais c’est une histoire de résistance.
En dernières instance, chacun peut se poser la question : jusqu’où je peux obéir ou même seulement accepter une situation sans trahir ma conscience. À quel moment serai-je prêt.e à résister, à désobéir ? Et si je ne le fais jamais…
***
Sources :
Du mensonge à la violence. Essai de politique contemporaine-Hannah Arendt.
Podcast : une philosophie politique- Hannah Arendt-France inter
Bases pour le débat.
La pensée d’Arendt dans le monde d’aujourd’hui.
Elle a eu une pensée intuitive, ni de droite, ni de gauche mais traversée par des tensions.
Pour elle, il est important de ne jamais se désengager de la pensée. Ce n’est pas une question d’intelligence. On devient complice du mal quand on arrête de penser.
« Le seul fait de penser est en lui-même une entreprise dangereuse, mais ne pas penser est encore plus dangereux ».
Propos du philosophe Roger Berkowitz (Philosophie magazine-hors série)
Hannah Arendt constate que la division entre l’élite dirigeante et le reste du peuple se creuse.
Elle pressent que les technocrates au pouvoir vont considérer le peuple comme des sous hommes et que ces derniers n’auraient plus comme simple recours qu’à renverser l’élite dirigeante.
C’est le schéma reproduit de colonisateur à colonisé. Le peuple est le colonisé et un jour, il n’accepte plus de se soumettre.
Aujourd’hui, une nouvelle classe élitiste et riche est au pouvoir. Elle gouverne mais rien ne va : écologie, santé, éducation…
Tout s’aggrave et la classe dirigeante en fait porter la responsabilité à la majorité qui doit changer son mode de vie : arrêter d’avoir des voitures, ne plus voyager etc… alors que les privilégiés, eux, continuent.
La révolte contre les élites peut porter au pouvoir des Trump et autres « kleptocrates nihilistes ».
Quand cela arrive, faut-il se résigner ? Attendre simplement que les juges, l’université, la presse fasse acte de résistance ? Ou bien que tout un chacun se lance dans l’action et se mobilise pour défendre l’idée qu’il se fait de la liberté.
Formules
Défaitisme et indifférence sont les ennemis de la liberté.
Résister doit se conjuguer au présent.



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