Etre libre, est-ce n'obéir à aucune loi ?
- cafephilotrouville
- 14 juil. 2013
- 3 min de lecture
Le lien entre la liberté et l’obéissance à la loi ne va pas de soi. La volonté qui se soumet à une loi extérieure gagne en liberté si cette loi est bonne, et si lui obéir lui permet de se discipliner et de s’affranchir par là de l’arbitraire des penchants, qui l’incline à vouloir tantôt ceci et tantôt cela; reste qu’elle est contrainte, et que même si elle reconnaît le bien-fondé de la loi, celle-ci n’exprime pas encore sa volonté, mais plutôt celle d’un autre (le gouvernant, le législateur); or dépendre de la volonté d’un autre, fut-elle éclairée et bienveillante, n’est pas encore la formule de la liberté. Celle-ci n’est vraiment donnée que par ce que Rousseau nomme « autonomie », soit l’obéissance à la loi qu’on s’est donné soi-même, qui correspond à la liberté des citoyens dans une démocratie, dans la mesure où ils sont eux-mêmes les initiateurs de la loi par leurs délibérations et leur vote (ce qui laisse toutefois pendante la question de la majorité, car il est rare qu’une loi fasse l’unanimité des suffrages). Encore faut-il, pour adhérer à cette formule de la liberté, lever quelques ambiguïtés, car le malfrat aussi n’obéit qu’à la loi qu’il s’est donné à lui-même; mais s’agit-il bien d’une loi ? Non, car elle ne vaut que pour lui (et ceux qui lui ressemblent); or toute loi est générale.
Ceci étant, pourquoi faudrait-il que la liberté dépende uniquement de l’obéissance à la loi ? C’est vrai pour le citoyen (c’est la condition de la liberté commune, qui n’est possible que dans les limites imposées par la loi), c’est déjà moins vrai pour les situations où la conduite à tenir n’est pas déterminée par la loi et qui relèvent du sens moral (une loi morale, comme l’impératif du devoir chez Kant, ne peut avoir qu’un caractère très général qui ne nous dispense pas d’examiner, car s’il en allait autrement et si la loi édictait chaque fois ce que nous avons à faire, il n’y aurait plus à proprement parler de morale). Et c’est encore moins vrai pour maintes situations de la vie privée, où le sentiment de liberté que nous éprouvons dépend précisément du fait que nous ne sommes pas tenus d’agir d’après des lois.
Enfin, même si elle est validée par l’adhésion des citoyens, une loi n’est pas pour autant infaillible, et, pour paraphraser Rousseau, « la volonté générale peut errer ». Non qu’il faille remettre en question à tout propos le bien-fondé des lois (et ici il faudrait encore distinguer entre lois fondamentales, inviolables, et lois secondaires, révisables), mais enfin la loi n’est pas tout, et il se peut que certaines circonstances commandent de désobéir même aux lois tenues pour les plus fondamentales (aucune loi ne permet d’assassiner un tyran). La décision de désobéir relève ici de la seule conscience, qui est seule juge. Est-ce la forme suprême de la liberté ou un délire de la présomption? Le problème ,quand on en vient à affronter les lois fondamentales (qu’elles soient d’origine humaine ou divine), c’est qu’il n’y a plus de critère et qu’on s’engage sur une terre inconnue. L’audace - inouïe - des anarchistes est de proclamer que la liberté peut se passer de lois, et de faire fond sur les possibilités du cœur et de l’esprit humains, à leurs yeux laissés en friche par la tutelle de l’Etat et le carcan de ses lois. Ont-ils tort? Ont-ils raison? Et que dire des grands écrivains qui tous à leur manière outrepassent les frontières marquées par quelque loi que ce soit? A coup sûr la liberté humaine peut plus que ce que n’importe quelle loi, même la meilleure, lui permet, et elle ne connaît à-priori aucune borne. Et l’amour aussi, « qui n’a jamais connu de lois », ne manque pas d’audace…



Commentaires