Une éthique pour notre temps
- cafephilotrouville
- 16 mars 2015
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« De toutes les choses qui valent, la seule qui vaille inconditionnellement et sans restriction, c’est une bonne volonté »: ainsi s’exprime Kant au début des Fondements de la métaphysique des mœurs. La volonté n’est pas en soi un mal, mais elle le devient si elle est mal orientée. Et la bonne volonté est d’autant plus précieuse qu’elle est rare, la pente commune étant de voir le bien et d’être impuissant à le faire (Kant voyant dans cette impuissance la source de ce qu’il nomme le « mal radical »).
Schopenhauer ira plus loin. Selon lui, ce n’est pas telle ou telle disposition de la volonté qui la rend mauvaise, mais la volonté est en elle-même un mal. Il en est ainsi parce qu’elle est nécessairement volonté incarnée et située, volonté de l’individu qui doit rencontrer toutes les autres volontés dans un affrontement sans autre issue qu’un lot de souffrances. Dans cette rencontre, la volonté s’exacerbe, devient volonté de volonté, volonté sans fin. Le but qu’elle poursuit, vivre et maintenir en vie l’individu dont elle a la charge, n’est ainsi atteint que moyennant une élévation continue du niveau de souffrance: tout se passe comme si la vie travaillait contre elle-même.
Au regard de la vie, ce but est pourtant la chose la plus sérieuse, et la volonté en est l’instrument, sans lequel il ne peut être atteint. Supprimer la volonté, c’est pour l’individu se détruire, ou laisser les autres volontés le détruire. Aussi bien la vie met-elle tout en œuvre pour rendre les objets de la volonté attractifs, tout particulièrement ceux qui permettent la reproduction de l’espèce, mais aussi bien tous ceux qui peuvent satisfaire besoins et désirs, et concourir à maintenir l’individu dans le courant de la vie.
L’économie capitaliste prend acte de ces dispositions naturelles et s’efforce de leur donner la plus large expression possible. Avec elle, besoins, désirs et passions, changent d’allure, prennent un caractère illimité. Il en résulte une situation de rareté relative, tous les besoins, désirs et passions de tous les individus pris ensembles ne pouvant être également et simultanément satisfaits. Cette situation de rareté aiguise le combat des volontés, suscite un climat de compétition généralisée entre elles. Le niveau d’exigence s’élève, la volonté demande toujours plus, à la limite même la mise à disposition de la totalité du monde pour chacune n’est pas assez pour la garantir contre les menées des volontés concurrentes. Tout à son service, le capitalisme redouble d’ingéniosité, crée des mondes dans le monde, multiplie les inventions techniques qui donnent à chacun au moins l’illusion de pouvoir disposer de la totalité du monde. Il ouvre sans cesse de nouveaux marchés, renouvelle tant qu’il peut les objets de besoins ,désirs et passions, entretient leur demande par la publicité, stimule la pulsion d’achat, maintient la volonté en haleine afin qu’elle ait toujours le sentiment qu’il lui manque quelque chose. Mais il a beau vouloir couvrir le monde entier de ses productions, son effort, qui tend à l’infini, a des limites qui sont celles de la planète, de sa taille, de ses ressources. La volonté a beau vouloir toujours plus, à terme le monde lui offre toujours moins, et la rareté, de relative, tend à devenir absolue. Devenu l’organe de la volonté, le capitalisme, après l’avoir magnifiée, la conduit à ce vers quoi elle semble tendre secrètement: l’anéantissement. Qu’il se fasse un accord des volontés sur ce qu’il serait raisonnable de vouloir, c’est là le vœu de la politique. Mais il est impossible que la volonté ne se veuille pas elle-même, ni que, dans un monde entièrement soumis à l’économie, elle devienne assez générale pour se réfréner et s’imposer des limites. En sorte que ce qui n’était voulu par aucune, la ruine des prétentions de la volonté, s’obtient par le concours de toutes et est l’horizon de leurs efforts.
Ce qui nous est donné en partage, notre temps, est le dévoilement progressif de cette fatalité mystérieuse. A mesure que le dessein de la volonté s’accomplit, à mesure qu’elle couvre la Terre entière de ses entreprises et s’assure de ses moindres recoins, approche le moment du retournement et de la catastrophe finale. L’engrenage qui y conduit, chacun peut le pressentir dans une sorte de vertige: les objets de la volonté s’accumulent, leur prestige se fait sans égal, et la fascination qu’ils exercent est telle que, même sachant que leur accumulation mène à la ruine, nul ne désire sincèrement y échapper. Dans un monde devenu son miroir, la volonté se contemple et contemple ses œuvres, elle triomphe, rien ne lui manque, -sauf la faculté de se comprendre elle-même en ce qui concerne sa destination ultime.
Le principe du capitalisme est la destruction créatrice, son postulat que toute destruction conditionne une création d’ordre supérieur- ce qu’on appelle le progrès. A toute destruction de grande ampleur il oppose la parade de l’invention technique- ce que nous vivons de nos jours. Cependant le progrès est aussi un progrès dans la destruction, jusqu’au moment où, à la folle dilapidation des ressources, il n’y a plus de parade possible. Y croire quand même relève alors de la foi, et le capitalisme devient une forme de religion. Mais pour ceux qui se passent des consolations de la foi, il leur faut affronter la certitude inverse, la certitude, de mieux en mieux étayée par les faits, que cette fois le capitalisme ne trouvera pas la parade et qu’il ne fera pas de miracle.
Comment vivre avec une telle certitude, que faire de ce savoir, quelle ligne de conduite adopter, quelle position éthique revendiquer face à l’insoutenable? L’expérience de l’insoutenable, les hommes l’ont faite au 20ème siècle avec la Shoah. Mais comment aller encore plus loin, même s’il n’y a pas de symétrie entre ce qui a été vécu et ce qui reste à vivre, et comment affronter la perspective d’un effondrement de la civilisation? Plus encore que la Shoah, une telle perspective excède la pensée et les mots pour la dire, oblige à se confronter à la force d’écrasement de l’absolu non-sens..
On peut protester par un suicide public, à la manière des bouddhistes, ou se couvrir de sacs de cendres, comme Noé après l’annonce du Déluge; on peut aussi ,si l’on en a le talent, tenter de frapper l’imagination des hommes par un récit circonstancié de la catastrophe à venir(mais pour qu’il ait chance d’atteindre son but, il faudrait être Dante ou Homère).Cependant, si l’on admet ce qui vient d’être dit de la volonté, ces attitudes ne changeront rien. Tout au plus, tout comme le débat intellectuel sur ces questions qui ne doit pas a-priori être écarté, peuvent-elles contribuer à reculer l’échéance. La position éthique correcte semble donc être la même que celle que l’on adopte au regard de sa propre mort à venir. Avoir à mourir ne dispense pas de vivre, ni de se montrer solidaire des hommes jusque dans leur aveuglement, tout juste en est-on enclin à la sobriété dans l’usage des occupations de la vie. Dépositaire d’un savoir décourageant quant à l‘avenir du monde, on n’est pas tenu de le partager, sauf à qui veut l’entendre. Inutile d’assombrir l’existence plus que nécessaire. De plus, qui prend plaisir à la pensée trouvera dans ce savoir quelque consolation. Car si tel est bien le destin de la volonté, il ne fera qu’accomplir et traduire dans les faits ce que la.



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