A quoi reconnaît-on l'ami véritable ?
Présenté par Christian Carle le 29 Août 2026
L'amitié dit le dictionnaire est un sentiment d'affection ou de sympathie qui ne repose ni sur la parenté ni sur l'attrait sexuel. Cette définition n'est que négative et ne nous dit pas sur quoi repose positivement l'amitié. Est-ce la perception d'une nature commune, par delà les différences que la vie suscite entre les personnes ? Si c'est le cas, il faut exclure de l'amitié, l'amitié envers les animaux ou les choses, et ne parler d'amitié envers le monde ou le genre humain qu'en un sens métaphorique ; de même refuser le terme d'amitié pour la gratitude envers quelqu'un qui vous a sauvé la vie au risque de la sienne, si sa nature est très différente de la votre. Tout cela reste à voir.
L'approche de la notion d'amitié peut se faire par les termes voisins : un camarade, un copain, n'est pas un ami, bien qu'il puisse le devenir ; l'amour n'est pas l'amitié, bien qu'il entre à titre de composante dans l'amitié. De même, il existe des degrés dans l'amitié, et il faut distinguer entre l'amitié ordinaire (à quoi la reconnaît-on?) , et l'amitié véritable.
La question de la part d'amour qui entre dans l'amitié est controversée . L'amitié est inséparable de l'estime, et en principe l'amour aussi, mais il peut y avoir de l'amour sans estime( bien qu'on puisse discuter de la valeur d'un tel amour), mais s'agissant de l'amitié, jamais( si l'estime vient à manquer, l'amitié s'éteint). La qualité de l'amitié est donc à proportion de la qualité de l'estime : deux gredins peuvent bien s'estimer et nourrir une sorte d'amitié, mais qui résistera mal aux épreuves, ce sont des complices plutôt que des amis.
Kant dit de l'amitié qu'elle est une synthèse de l'amour et du respect. Selon cette définition, il entre donc bien de l'amour dans l'amitié, mais tenu en bride par le respect. L'amour, en tous cas l'amour passion, ne se soucie pas toujours de l'intégrité de l'aimé, ni de sa liberté, et il y a des délicatesses de l'amitié qui surpassent celles de l'amour. L'amitié est presque nécessairement réciproque, alors que l'amour peut être à sens unique ; l'amour est parfois possessif, l'amitié jamais. On peut toutefois concevoir une amitié fusionnelle entre deux personnes, généralement de même sexe, liées par un sort commun, comme entre deux pensionnaires d'internat ou deux combattants exposés aux mêmes dangers de la guerre ; une telle amitié, qui repose sur l'identification de chacun à l'autre, ne peut durer que si elle évolue, car elle est trop prôche de l'amour .
A quoi reconnaît-on l'amitié véritable, et quels en sont les signes, tant extérieurs qu'in térieurs ? L'ami véritable veut le bien de l'ami, se soucie de lui et lui porte secours en cas de besoin ; les amis véritables se font assez confiance pour s'éclairer mutuellement sur leurs points faibles, s'il en est, leur relation est sincère, entre eux la flatterie n'est pas de mise ; si l'ami est exposé à la critique malveillante ou atteint dans son honneur, l'ami véritable prend son parti, sa réputation du-elle en souffrir ; l'ami endure-t-il des revers de fortune, son ami le secourt selon ses moyens.
A quoi sert l'amitié véritable, la réponse est chez Aristote : à se stimuler mutuellement dans la pratique du bien, à ne pas déchoir. On ne déçoit pas un ami, l'estime qu'on en attend est à ce prix. Comme il y faut un zèle et une application constante, on ne peut avoir beaucoup de véritables amis ; si l'on en a un seul de ce genre,(le cas de Montaigne et de La Boétie), c'est déjà bien, si l'on en a plusieurs, on est béni des dieux. Aujourd'hui peu de gens se risquent dans cette amitié élective (comme d'ailleurs dans l'amour exclusif), ils y voient une entrave à leur liberté, cela fait peur ; ils ont beaucoup d' « amis » (des milliers sur les réseaux sociaux) mais aucun de véritable. C'est un choix, dont on peut discuter.
C'est pourquoi la première qualité pour fonder une amitié véritable est peut-être le courage, le courage de s'engager dans une relation difficile, à la fois sentimentale et éthique. L'amitié repose sur une entente ; il ne suffit pas d'apprécier l'ami, il faut le connaître et le comprendre, sans chercher à plaquer sur lui ce qu'on sait de soi; le partage des goûts avant même celui des valeurs, une sensibilité commune à de petites choses, tout ce que résume le terme d'affinité et qu'il est à peine besoin d'exprimer pour le ressentir, jouent un grand rôle; pour autant, l'ami véritable n'est pas un clone, on n'est pas tenu de tout partager avec lui, et la reconnaissance de différences irréductibles mais qui ne suffisent pas à masquer ce qu'on a en commun, donne la mesure de la qualité d'une amitié ; aussi bien une amitié de cette sorte est-elle un bien rare, raison pour laquelle on lui préfère souvent l'amitié à l'américaine, la simple relation amicale fondée sur une communauté d'intérêts avec l'estime mutuelle qui en résulte, mais qui n'implique pas le souci de la personne(les américains ont le sens de la relation, mais moins celui de l'amitié, à leurs yeux c'est du temps perdu, et time is money). C'est ce qu'on peut appeler l'amitié ordinaire, pour la distinguer de l'amitié véritable.
Peut-il y avoir une amitié véritable entre un homme et une femme ? En principe, rien ne s'y oppose, en pratique, c'est compliqué. La première condition est bien évidemment la reconnaissance d'une égalité parfaite entre les amis, quelle que soit la différence de condition, et l'on sait à quel point cette question est controversée dans les rapports entre hommes et femmes. Il se peut pourtant qu'une amitié entre homme et femme soit plus profonde qu'entre deux personnes du même sexe, à cause de la complémentarité des approches : chacun voit en l'autre ce qu'il ne voit pas en lui-même.
L'amitié entre Flaubert et Georges Sand, ou entre Diderot et Mme du Chatelet, était peut-être de ce type. Pour la même raison, dans un couple, l'amour peut évoluer en amitié ; passées les premières ardeurs, on apprend à mieux se connaître, chacun apprend sur l'autre et apprend de soi par l'autre, à partager le temps de la vie et à faire les mêmes expériences chacun déteint sur l'autre et devient son alter égo dans une complicité dans le ressenti qui est un des critères de l'amitié.
Dans la formation d'une amitié, il ne faut pas négliger la part du hasard ou de la chance, la divine surprise que constitue la rencontre d'un être qui vous est apparenté par sa nature. Cela ne s'explique pas, ce ne sont pas seulement les qualités intellecuelles ou morales, c'est un tout, une personne qui à tous égards, vous convient ; c'est le « parce que c'était lui, parce que c'était moi » de Montaigne. On se construit avec l'ami, le lien avec lui est inépuisable et tout entier tourné vers cette construction , à la différence de l'amour soumis à des hauts et des bas. Ce pourquoi la fidélité en amitié est pour ainsi dire naturelle : plus l'amitié se renforce, et plus on devient l'ami de soi-même. En ce sens Montaigne n'avait pas tort de voir en La Boétie le plus beau cadeau que lui ait donné la vie.
Un point encore à noter : plus on est exigeant et plus on pense de manière élevée, plus il est difficile d'avoir des amis. Schopenhauer n'avait pas d'amis, ni Rousseau, et Levi-Strauss en fin de carrière déclarait qu'il n'avait pas d'amis dans cette société (ses amis étaient en Amazonie, dans la forêt) ; les grands hommes sont presque toujours des solitaires, ils ont des admirateurs, rarement des amis , au sens de l'amitié véritable ; ce qui peut s'expliquer par le fait qu'il est difficile d'être l'égal d'un génie, et que l'amitié suppose l'égalité des amis. Pierre, le fidèle entre les fidèles, n'en renia pas moins le Christ au moment de son arrestation pour ne pas être arrêté avec lui, et les amis de Socrate, qui étaient nombreux et puissants, ne firent pas lors de son procès tout ce qu'il leur était possible de faire pour éviter sa condamnation. C'est que l'amitié parfaite est sans doute aussi rare que l'amour parfait, et que comme en amour le sentiment ne suffit pas, il faut des preuves. Des plaisirs ou des épreuves partagées peuvent bien sceller une amitié, mais elle n'est jamais aussi forte que par l'aide constante que chacun apporte à l'autre dans la pratique du bien et l'art de bien vivre, comme le soulignait déjà Aristote. C'est à la persévérance dans ce secours mutuel qu'on reconnaît la fraternité des amis.
La difficulté de l'amitié est du même type que celle liée à la connaissance de soi et des autres que soi ; les amitiés de jeunesse sont intuitives, elles reposent moins sur la connaissance que sur la confiance, il s'agit de se chercher des alliés pour trouver sa place dans le monde, ce sont des amitiés de combat, à la fois exigeantes et partiales ; elles peuvent durer ou non avec le temps, selon la forme que prend ce combat et l'évolution des personnes, selon qu'elles changent du tout au tout ou que tout en changeant elles conservent le fond qui a engendré l'amitié.
Les amitiés de l'âge mûr sont plus libérales, davantage fondées sur la connaissance, de soi, des hommes, et du monde : il y entre une disposition amicale envers la vie et une forme de bienveillance lucide qui n'est guère possible que si l'on est devenu l'ami de soi-même , au sens du moins où l'on a appris à se supporter. C'est une amitié tempérée par la connaissance et qui connait ses limites, mais qui pour cette raison même est moins exposée aux volte-face que les amitiés de jeunesse ; et si l'on n'en attend plus de ces révélations qui font les exaltations de la jeunesse, du moins ont-elles l'avantage sur celles-ci de pouvoir durer ; car au fond le critère le plus sûr de l'amitié véritable, c'est qu'elle dure.
C'est d'être entouré d'amis sûrs de cette sorte que nous cherchons tous, afin de pouvoir tracer notre chemin dans la forêt obscure de la vie . « Sire, gardez-vous à droite ! Sire, gardez-vous à gauche ! » dit la légende héroïque. Ainsi des amis loyaux et sincères : nous tombons, et ils nous relèvent, ils tombent, et nous les relevons ; entourés de leur garde, nous n'avons rien à craindre ; ils nous protègent, y compris de nous-même.
Dans toute recherche d'amitié véritable, ce qui est en jeu est la possibilité d'être compris. Non sur la base du plus petit dénominateur commun, à quoi on parvient toujours, mais compris dans sa vérité, la vérité de ce qu’on est et de ce qu’on fait ou a voulu faire. C'est ce qu'on cherche aussi dans l'amour, mais l'amour est pressé de conclure, là où l'amitié est plus perspicace et exige sur ce point une longue patience. C’est évidemment difficile, car la situation ordinaire des hommes, c'est qu'ils ne se comprennent pas, pas vraiment, une côte mal taillée leur suffit. Comprendre quelqu'un, c'est partir de ce qu'il donne à comprendre, les signes qu'il en donne, et d'abord ce qu'il dit ; si ce qu'il dit est suffisamment clair, on a alors une amitié de tête, d'esprit à esprit, une amitié intellectuelle. Mais il y a aussi ce qu'il ne dit pas, qu'il ne sait pas dire ou répugne à dire ; l'amitié s'engage avec prudence dans cette part secrête, mais si elle y a accès et parvient à la comprendre, on a alors une amitié de cœur. Conjuguer ces deux stades de l'amitié, dont l'ordre est d'ailleurs quelconque, même s'il peut sembler préférable de commencer par une amitié de tête, est un jeu subtil et tout en nuances ; si l'on y parvient, on entre dans le champ de l'amitié véritable, qui prend en compte la personne entière.
Je voudrai tempérer ce que j'ai dit plus haut concernant le rôle de l'égalité dans l'amitié ; une femme ou un homme mûrs, peuvent éprouver de l'amitié pour un être jeune, bien qu'ils ne soient pas égaux ; ils sont liés l'un à l'autre, mais de façon inégale ; le plus mûr apporte sa science du monde, il discerne chez le plus jeune des talents prometteurs qu'il s'emploie à faire croître ; et il reçoit de lui une vivacité d'impressions et une chaleur du sentiment qui sont en passe de lui faire défaut. C'est l'amitié d'un maître pour son élève, celle d'Alain professeur pour son élève Simone Weill, et elle peut tourner à l'amitié véritable, être réciproque. Une amitié peut même naître entre un vieil homme et un enfant, comme dans ce film ou un vieux célibataire bourru joué par Michel Serrault entraîne un enfant dans sa passion exclusive, la chasse aux papillons.
Ils sont aux deux extrémités de la vie et pour cette raison même ils se comprennent, parce qu'ils parlent tous les deux la même langue, la langue de la vérité, l'un parce que son âge le débarrasse du fatras dans lequel s'embourbent les relations ordinaires des hommes, l'autre parce qu'il n'y a pas encore accès. Ensemble, ils entrent dans la philein, cette forme d'amour lié à la compréhension mutuelle que les grecs plaçaient même au-dessus de l'amour érotique. Le vieux bougon trouve auprès de l'enfant une raison de vivre, l'enfant sent que l'amitié de cet adulte est sincère et lui fait confiance, plus et en tous cas autrement qu'avec un parent qui dans le film est assez absent pour le laisser partir avec quelqu'un qui n'est pas de la famille, un simple voisin d'immeuble ; liés par l'amitié, ils se reconstruisent ensemble, prennent un nouveau départ dans la vie. Car rien n'est plus structurant pour une personne que l'amitié qu'il reçoit et qu'il donne.
Pour conclure, je ne voudrai pas terminer cet exposé sans poser une question qui fait problème, comme il est d'usage dans un lieu de débat : pourquoi est-il si difficile dans notre société de vivre une amitié véritable, au-delà des difficultés déjà mentionnées ?
On peut faire l'hypothèse d'une tension entre liberté et attachement, qui vaut aussi pour l'amour ; l'attachement ne doit pas être tel qu'il entrave la liberté, et l'on sait le prix que notre société accorde à la liberté ; la liberté peut d'ailleurs n'être qu'un grand mot pour dissimuler des carences, on se méfie des engagements, on préfère papillonner , jouer la comédie du monde , il s'agit de se préserver; entre aussi en compte le poids écrasant des sollicitations de toutes sortes que la société fait peser sur ses membres, et qui rend difficile les investissements à long terme sur un être unique ; et enfin le culte de l'égo dans la société de l'individu-roi conduit chacun à bricoler sa vision du monde personnelle, qu'il est laborieux d'accorder à celle des autres. Pris dans l'écheveau de toutes ces complications, il devient difficile d'être simple, or l'amitié véritable est simple.
Ce sont là quelques unes des raisons qui font de l'amitié une aventure, comme il en va de toutes les relations humaines un peu exigeantes
. Mais je ne prétends pas avec ces explications avoir épuisé le sujet .



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