Qu’est-ce qu’habiter le monde ? Du sacré polynésien à la modernité occidentale
- cafephilotrouville
- 30 juin
- 20 min de lecture
Dernière mise à jour : 2 juil.
Café philo-séance du 16 Mai 2026
Jocelyne Lisiecki et Annie Le Padellec
Les humains n’habitent pas tout le monde de la même manière. Certaines sociétés vivent dans un monde sacré, structuré par des lieux, des temps et des récits fondateurs. Espace et temps sont liés.
D’autres, notamment les sociétés occidentales modernes vivent dans un espace et un temps désacralisé, un monde profane.
Existerait-t-il une troisième voie qui permettrait de mieux habiter le monde
Pour savoir de quoi on parle, nous allons voir l’étymologie et la définition des mots « habiter » et « monde ».
Habiter, du latin habitare ; « avoir souvent » qui renvoie à habitude, mais l’autre sens est « demeurer ».
(Si on se réfère à l’allemand, habiter et bâtir ont la même racine).
En allemand le mot Bauen qui signifie : bâtir, construire vient du haut allemand : Büwen qui signifie aussi « habiter » mais également « cultiver, prendre soin)
Monde, du latin mundis : ce qui est arrangé, net, pur » comparé à « cosmos », arrangé, ordre.
Le monde est un ensemble constitué des êtres et des choses créées. C’est l’univers, le commencement, le centre.
Donc, on pourrait voir trois niveaux d’habitation du monde :
- bâtir sa maison (mais pas n’importe laquelle),
- être relié au monde par son corps (un corps de prédateur ne permet pas une habitation du monde)
- parler du monde dans une parole adéquate, ouverte à l’ineffable et à la dimension du sacré (la parole poétique) et c’est ce niveau que nous allons explorer principalement.
Afin de traiter la question : qu’est-ce qu’habiter le monde ? nous allons mettre en dialogue la société polynésienne et la société moderne selon la pensée de Mircea Eliade et ensuite nous ferons appel à Hannah Arendt et à Martin Heidegger pour envisager la troisième voie.
I - Le sacré comme structure de l’existence
La société polynésienne traditionnelle : un espace-temps relationnel
Anecdote. demander à un polynésien : d’où viens-tu ?
Dans certaines traditions polynésiennes, lorsqu’on demande à quelqu’un
« D’où viens-tu ? », il ne répond pas seulement par le nom de son île. Il répond par une généalogie.
Il énumère ses ancêtres.
Puis il nomme la montagne.
Puis la vallée.
Puis le rivage.
Comme si l’on ne pouvait pas séparer :
• le corps,
• la lignée,
• le paysage.
Et parfois, il désigne un lieu précis en disant : « C’est là que mon ancêtre est arrivé en pirogue. »
Ce lieu n’est pas un simple point géographique. C’est un point d’origine vivant.
Dans ce geste, on voit que :
• le passé est encore là,
• l’espace est mémoire,
• le temps est inscrit dans la terre.
Le monde n’est pas un décor. Il est une histoire incarnée.
Dans la société polynésienne traditionnelle :
- l’espace n’est pas neutre
- Il est hiérarchisé, orienté, chargé de mémoire
- Chaque lieu renvoie à une généalogie, un ancêtre, une histoire.
La terre n’est pas un bien, elle est un héritage vivant.
Le temps, lui, n’est pas linéaire, il est généalogique
Le passé n’est pas derrière, il est devant, visible, présent dans les lignées et les récits.
L’espace et le temps forment un tissu symbolique, continu.
On ne possède pas la terre, on appartient à un territoire et à une mémoire.
Bien sûr, aujourd’hui, le polynésien vit sensiblement de la même façon que le popa, selon les classes sociales, mais la question de la généalogie reste très prégnante.
La Polynésie est représentée dans le triangle bleu foncé. Elle fait partie de l’Océanie avec la Micronésie, la Mélanésie et l’Australie.

La Polynésie française :
. Statut : collectivité d’outre-mer (POM)
. Chef-lieu : Papeete (Tahiti)
. Communes : 48
. Population : 306 124 h habitants (2022)
. Densité : 73 hab./km2 (métro : 121,6)
. Superficie : 4 167 km2
. 118 îles réparties en 5 archipels

Les 3500 Km2 de terres émergées de la Polynésie française sont dispersées sur un territoire presqu’aussi vaste que l’Europe lui donnant une zone économique exclusive (ZEE) de 4,5 millions de Km2.
Alors, venons-en à Mircea Eliade
Pour lui : le sacré structure l’espace et le temps
Ce que décrit la société polynésienne correspond parfaitement à ce qu’Eliade appelle un monde sacralisé.
Pour Eliade :
- le sacré rompt l’homogénéité de l’espace : un enchaînement de conceptions et d’images cosmologiques s’articulent dans un système. La rupture est symbolisée par une « ouverture » au moyen de laquelle est rendu possible le passage d’une région cosmique à une autre : du ciel à la terre, de la terre au monde inférieur.
- Certains lieux deviennent centre et sont symbolisés par des images, un pilier, une montagne, un arbre, une échelle (l’échelle de Jacob)
- Autour de cet axe s’étend le monde, donc l’axe est le centre du monde.
(en Inde, en Iran, en Palestine, on trouve des montagnes cosmiques proclamées centre du monde car elles rapprochent la terre du ciel)
Et l’imago mundi aussi bien que le centre se répètent à l’intérieur du monde habité à des échelles de plus en plus modestes, du temple à la hutte.
Quel que soit les dimensions de son espace familier (son pays, son île, sa ville, son quartier, sa maison), l’homme des sociétés traditionnelles éprouve le besoin d’exister dans un monde total et organisé, dans un cosmos.
- Le temps mythique peut être réactivé par les rites.
Dans ce type de société :
- le monde est orienté
- Il a un centre
- Il a une origine
- Il a un sens
On ne vit pas dans un espace abstrait mais dans un cosmos habité.
Le sacré apparaît à travers des hiérophanies : un arbre, une montagne, une pierre.
Ces sociétés ne cherchent pas le progrès mais la fidélité aux origines en perpétuant les rites anciens. Elles posent aussi le principe d’interaction continuelle, les mythes comme les organisations sociales sont conçus comme une vaste parentèle où le sacré circule, c’est l’économie du « mana » ( sorte de pouvoir spirituel).
Trois exemples
- Le Marae
Le marae : un espace sacré qui organise le temps social

Surface rectangulaire pavée de pierres, délimitées par des bordures de pierres plus hautes.
Un espace sacré qui organise le temps social.
Le marae reste encore aujourd’hui un lieu social et politique qui attire aussi le tourisme.
Qu’est-ce qu’un marae ?
Le marae est un espace cérémoniel à ciel ouvert, constitué de pierres, où se déroulent :
• rites religieux
• investitures politiques
• cérémonies communautaires
C’est un centre symbolique reliant :
- les ancêtres
- les vivants
- les dieux
Aujourd’hui, il reste un espace culturel, social et poli et politique, un lieu symbolique qui attire les touristes.
Exemple majeur
Le complexe de Taputapuātea à Raiatea, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, était un centre religieux et politique du monde polynésien.
Il servait de point de départ aux grandes migrations et de lieu de légitimation du pouvoir. Une autre conception du temps.
Le marae montre que le temps est :
• cyclique (retour des rites)
• généalogique (présence des ancêtres)
• cosmique (liens avec les saisons et les astres)
Le passé n’est pas derrière : il est présent dans l’espace rituel.
- Le Rahui
Qu’est-ce que le Rahui ?
Le rahui est une pratique traditionnelle polynésienne de gestion collective et temporaire des ressources (marines, terrestres ou sociales).
Il s’agit d’un interdit sacralisé, visant à laisser un espace ou une ressource se régénérer, mais aussi à réaffirmer un ordre social et symbolique.
On le retrouve dans plusieurs sociétés du Pacifique, notamment en Polynésie française et dans la culture māorie de Nouvelle-Zélande (où l’on parle de rāhui).
Lieux précis où le rahui est institué aujourd’hui :
Archipels de Polynésie française
• Moorea : plusieurs zones lagonaires font l’objet de rahui communautaires pour protéger poissons et coraux.
• Presqu’île de Tahiti, notamment vers Teahupoʻo : rahui instaurés par des associations locales et la commune pour limiter la pêche dans certaines zones.
• Archipel des Australes (ex. Rurutu, Rimatara) : pratiques encore très ancrées dans la gouvernance locale.
- La navigation spatiale
La navigation polynésienne : un espace vécu, non cartographié, une connaissance incarnée de l’espace.
Dans les sociétés polynésiennes, la navigation traditionnelle repose sur une perception relationnelle et sensorielle de l’espace.


Contrairement à l’approche occidentale fondée sur la carte et la mesure (coordonnées, latitude/longitude), l’espace marin est compris comme un réseau de signes vivants :
• position des étoiles
• direction des houles
• trajectoire des oiseaux
• couleur de l’eau et nuages
L’océan n’est pas un vide mais un territoire habité de repères.
Exemple emblématique : la renaissance de la navigation
La pirogue double Polynesian Voyaging Society et la pirogue Hōkūleʻa ont démontré dans les années 1970–80 la validité de ces savoirs en traversant le Pacifique sans instruments modernes.
Aujourd’hui encore, des écoles de navigation traditionnelle existent encore (ex de la course de pirogues entre Huahine et Bora)
Sens philosophique
L’espace n’est pas abstrait mais expérientiel
Se déplacer, c’est maintenir une relation avec le monde.
On parle parfois d’« espace qui vient à soi » : le navigateur ne va pas vers une île, il fait venir l’île dans son champ relationnel.
Les polynésiens font preuve d’une hypermnésie fantastique alors que l’occidental au contraire souffre d’une amnésie manifeste.
Seul demeure ce qui ne passe pas.
II - L’homme moderne se pense comme libéré du passé
La modernité occidentale opère une rupture majeure et se pense libérée du passé :
- l’espace devient homogène, mesurable, divisible
- Le temps devient linéaire, orienté vers le futur
- La terre devient ressource
- L’Histoire remplace le mythe
Nous ne nous situons plus dans une généalogie cosmique mais dans une trajectoire de progrès. Nous ne revenons plus aux origines, nous avançons.
SOMMES-NOUS RELLEMENT LIBERE DU PASSE, OU L’IRRATIONNEL EN EST-IL LA TRACE TRANSFORMEE ?
Mais au préalable, voyons ce qui caractérise l’irrationnalité :
. Selon Le Larousse : ce qui est inaccessible à la raison, contraire à la raison.
. Selon le dictionnaire de philosophie des Editions Bordas : Ce qui échappe aux puissances de la raison, et de ce fait, ne peut se définir par rapport à elles.
. D’après :
Heidegger : il s’agit « d’insertion ou d’appréhension du monde qui n’appartient pas au domaine de la Raison »
Pour Aristote : c’est « la domination des passions sur la raison pratique »
Quant à Kant : c’est « l’incapacité ou le refus d’agir conformément à des principes universalisables, dictés par la raison autonome »
Les modes de pensée irrationnels, en particulier religieux, ont dominé l’Occident jusqu’à l’avènement de la modernité scientifique. Ils furent évacués progressivement. Nous vivons dans une époque qui se décrit comme moderne, innovante, libérée des traditions, des dogmes.
Pourtant, régulièrement l’irrationnel réapparait et continue de structurer nos croyances et nos comportements.
Faut-il y voir un résidu du passé ou la preuve que celui-ci appartient à la condition humaine elle-même, ou serait-ce une volonté de réenchanter le monde dans un monde désenchanté ?
Nous constatons que dans nos sociétés modernes, le sacré ne disparait pas, il se transforme, se déplace, devient inconscient. Même dans des sociétés laïques, certains lieux deviennent intouchables, ritualisés.
. Les lieux de mémoire et de recueillement collectif
- Le mémorial du 11 septembre à New-York,
- La Tombe du Soldat inconnu à Paris,
- La cérémonie du 14 juillet en France
. Le sacré dans le sport
- Les cérémonies d’ouverture des Jeux olympiques
- La mythification de figures comme Diego Maradona
. Le sacré écologique, où la nature redevient « espace sacré »
- L’Amazonie comme « poumon sacré » de la planète
- Protection d’espaces naturels sanctuarisés
Au XIXe et XXe siècles, les principes irrationalistes ont connu un regain de popularité dans l’œuvre des philosophes existentialistes, tels que :
Kierkegaard, pour qui la subjectivité prime sur la raison.
Sartre, dont le principe clé est que l’existence précède l’essence et que l’homme est jeté dans un monde de contingence et d’absurdité sans retours.
Camus, pour qui le principe clé est le sentiment de l’absurde, qui nait du conflit entre les besoins humains de sens et le silence irrationnel du monde.
Quels liens peut-on faire entre l’irrationnel dans nos sociétés et l’homme qui se pense libérer du passé ?
Nous vivons à l’ère de la science, et pourtant astrologie, ésotérisme, occultisme, complotisme (antivax, médecines douces, fake news), emballements collectifs, rituels modernes existent.
Vivons-nous réellement dans une société rationnelle ou est-ce une illusion ? Si la modernité n’abolit pas l’irrationnel, peut-on dire qu’elle en change la forme, la fonction et le statut ?
Voyons quelques exemples concrets d’irrationalité :
. Les coupeurs de feu, interviennent pour apaiser les effets secondaires de la radiothérapie, tels que des brûlures, mais aussi pour des zonas. Certains patients font appel à eux, mais également la science à travers des médecins, des oncologues. La docteur Claude Boiron, cancérologue et médecin en soins de support à l’Institut Curie (Paris 5ème) est convaincue que ça fonctionne.
. Par ailleurs, une personne persuadée que les vaccins sont dangereux, ne lit et ne partage que des articles allant dans ce sens. Elle ignore les analyses scientifiques contraires.
La modernité serait-elle une rupture et une promesse de rationalisation ?
Avec les Lumières (18ème siècle), l’homme affirme, le primat de la raison, la capacité de juger par soi-même, la critique des superstitions.
Pour Kant, c’est la sortie de l’homme de sa « minorité », dont il est lui-même responsable.
Chez Karl Marx, la rationalisation capitaliste produit l’aliénation.
L’irrationnel serait-il vu comme retour du refoulé ?
L’irrationnel peut être interprété comme la survivance des anciens mythes, la transformation du sacré, l’expression des peurs archaïques.
On peut interroger Freud. Il répondra que « notre passé personnel continue de nous gouverner depuis l’inconscient. Les pulsions, les affects persistent ».
Nietzsche nous dira « que nos valeur morales sont héritées et agissent en nous à notre insu.
Peut-être avons-nous simplement déplacé à l’intérieur de nous le « passé », sans en être libéré ?
L’homme moderne ne s’illusionnerait-il pas sur la rupture avec le passé ?
C’est un point central de l’anthropologie philosophique moderne, qui cherche à répondre à une question centrale : « qu’est-ce que l’être humain aujourd’hui à la lumière des connaissances modernes ?
Pour elle, l’irrationnel ne disparait pas avec la modernité ; il change de régime d’expression.
. Les mythes deviennent des idéologies, les superstitions deviennent des théories complotistes et le sacré se transforme en valeurs intouchables.
. Si nous ne pouvons pas supprimer l’irrationnel, la vraie question n’est peut-être pas de nous en libérer, mais de vivre lucidement avec lui.
Maintenant, convoquons :
. Marcel Gauchet, historien, philosophe et sociologue français, né en 1946. Il dit que « La sortie de la religion ne signifie pas la disparition du religieux, mais sa transformation ».
. Claude Lévi-Strauss, montre que la pensée mythique n’est pas inférieure à la pensée scientifique, elle obéit à une logique symbolique différente.
Pour répondre à la question « qu’est-ce qu’habiter le monde » pour l’homme moderne qui se pense défait des cadres symboliques, mais pour qui le besoin d’un lieu sûr reste fort, on peut dire que cela désigne une manière d’exister dans un environnement devenu instable, mobile et souvent anxiogène. Habiter devient alors une recherche d’ancrage avec un sentiment d’appartenance, dans un monde désenchanté.
Sartre n’a-t-il pas dit : « L’homme est condamné à être libre ».
L’angoisse est ressentie « comme mode d’habitation sans repères transcendants, l’existence devient vertigineuse ».
Pour Kierkegaard, « l’angoisse est liée à la possibilité. Elle naît de la liberté elle-même.
Des penseurs comme Zygmunt Bauman (1925-2017) parlent d’une « mobilité liquide » où les repères deviennent fragiles et temporaires. Habiter le monde consiste alors, moins à posséder un espace qu’à parvenir à s’y sentir légitime, protégé et relié aux autres.
III - La troisième voie
1. Hannah Arendt : la perte du sens commun
Pour Hannah Arendt, le problème n’est pas seulement religieux mais politique.
Elle ne parle pas directement de désacralisation mais de désolation : un monde désenchanté ou plus rien ne fait vraiment lien.
Elle est visionnaire dans la mesure où elle identifie que cette crise de la civilisation est profondément liée à l’illusion de l’homme de se croire indépendant du monde dans lequel il vit, de ne pas se voir comme un élément de la Nature, au contraire de vouloir la dominer.
Aujourd’hui, on reconnaît que cette attitude est suicidaire.
Elle voit l’homme machine, l’imagine en costume d’acier…
C’est la modernité qui a fragilisé le monde commun, qui a affaibli ce qui reliait les humains.
- la tradition
- ce qui dure
- Le sens partagé qui stabilise l’existence humaine.
Dans la société polynésienne traditionnelle, le monde commun est fort :
- la terre
- Les ancêtres
- La mémoire collective
Alors que dans nos sociétés modernes, le monde devient fonctionnel, mobile, interchangeable.
L’homme, en devenant un animal laborans produit « une économie de gaspillage dans laquelle il faut que les choses soient dévorées ou jetées aussi vite qu’elles apparaissent »
Alors comment on habite dans ce monde ? On ne sait plus.
Et elle écrit
« Le monde, la maison humaine édifiée sur terre et fabriquée avec les matériaux que la nature terrestre livre aux mains humaines ne consiste pas en choses que l’on consomme mais en choses dont on se sert…ce sont les bonnes choses qui appartiennent à tous ses enfants lesquels les lui empruntent et s’y mêlent… »
Alors que pour l’homo faber, la fin justifie les moyens, en faisant violence à la nature pour obtenir le matériau : le bois justifie les massacre de l’arbre et ainsi de suite…
Seule l’œuvre d’art échappe à cette loi, parce qu’elle est inutile et parce que c’est une « chose immortelle accomplie par des mains mortelles…la réification est plus qu’une transformation, c’est une transfiguration dans laquelle le cours de la nature qui veut réduire en cendres tout ce qui brûle est soudain renversé et de la poussière peuvent jaillir des flammes » (p289, ref à Rilke)
C’est la modernité qui a fragilisé le monde commun, qui a affaibli ce qui reliait les humains.
· la tradition
· ce qui dure
· Le sens partagé qui stabilise l’existence humaine.
Le danger ce n’est pas seulement la perte du sacré mais la perte du Monde. ( p 241) « le danger est qu’une telle société éblouie par l’abondance de sa fécondité, prise dans le fonctionnement d’un processus sans fin, ne soit plus capable de reconnaitre sa futilité… »
Malgré tout, Hannah Arendt reste prudente, elle ne veut pas revenir au sacré archaïque. Elle nous appelle à un ressourcement, un recentrement sur les choses essentielles qui tissent notre rapport au monde.
Elle cherche un sens humain, politique à construire ensemble par l’action.
2. Martin Heidegger : Bâtir, habiter, penser
En 1951, Heidegger publie un essai, intitulé « Bâtir, habiter, penser ». Il s'appuie sur la crise du logement dans l'Allemagne d'après-guerre et renouvelle sa vision du concept de l'Etre.
Il affirme que le problème moderne n’est pas seulement technique mais existentiel. Il apporte une profondeur ontologique, métaphysique (étude de la réalité et de l’existence) à cette crise.
Comment la question de l'habitat interroge-t-elle notre rapport au monde ? La pensée d'Heidegger a-t-elle influencé des architectes ?
C’est un texte engagé et un texte de sensibilisation que propose Heidegger. Il le prononce lors d’une conférence devant des architectes et des ingénieurs qui sont en train de reconstruire l’habitat de l’Allemagne, massivement bombardé.
Tout le propos de Heidegger est de dire qu’il faut reconstruire, mais en offrant aux gens un logement qui leur permette de réaliser leur être, un logement qui ne va pas simplement satisfaire des exigences biologiques de confort physique, mais que tout un chacun a droit non pas simplement à un logement, à un abri, mais à un habitat. Il assimile l’état humain à un séjour auprès des choses.
La grande question qui anime Heidegger c’est la question de l’Être. Il la pose de deux manières différentes :
. L’Être, c’est la source spirituelle fondamentale de toute chose. C’est le fait même qu’elle puisse apparaître comme existante, compréhensible et significative. L’Être est lié au sens ontologique. C’est grâce à quoi le monde nous apparait intelligible.
. Les étants, les étants ce sont les choses qui existent concrètement, (une table, un arbre, un individu, une idée). Il s’interroge plus précisément sur l’être humain, nous, qu’il nomme « Dasein » qui signifie être-là, exister.
Pour Heidegger, le projet d’architecture doit se penser comme une graine que l’architecte va se contenter de faire éclore. C’est d’un rapport de soins, d’intentions, de ménagement que nous invite à penser le texte « Bâtir, habiter, penser ».
On habite véritablement quand on prend soin du monde. Heidegger, dans son essai, ne propose pas un retour au religieux, il préconise une autre voie « habiter poétiquement la terre ». Le danger du monde moderne n’est pas seulement la perte du sacré, mais l’oubli de l’habitation.
Dans cette dimension poétique et symbolique, habiter le monde c’est aussi éprouver la beauté, créer à travers l’art, la culture et donner une signification à son existence.
. Friedrich Höderlin, poète et philosophe allemand, né en 1770, a influencé la pensée d’Heidegger. Pour lui, le langage de la poésie devient le langage de l’être, dans la mesure où les poètes sont les gardiens du sacré et où ils instruisent l’homme à « habiter poétiquement la terre ».
Heidegger va porter avant tout, son intérêt sur « l’essence de la poésie » et il va pointer, avec Höderlin, « le désarroi d’un monde déserté des anciens dieux ».
Christian Norberg-Schutz, architecte norvégien, a repris le texte d’Heidegger « bâtir, habiter, penser » pour en faire une critique plus concrète que lui.
Il dit des grands ensembles des années 1950 « qu’ils se manifestent par une indifférence au lieu, qu’il n’y a pas de rapport avec le monde extérieur, que les bâtiments sont posés et qu’ils pourraient être déposés n’importe où, sans qu’il y ait une quelconque relation entre le bâtiment et ce qui l’entoure ».
Auguste Perret, figure majeure du modernisme est l’architecte qui a reconstruit Le Havre. Son projet dépasse largement une simple reconstruction. Il propose une véritable refondation urbaine et sociale de l’habitat, avec une nouvelle conception de l’habitat collectif. Il devient un outil de bien-être social et pas seulement un abri, avec confort moderne pour tous, importance de la lumière et de l’espace.
Le centre-ville du Havre est inscrit sur la liste du patrimoine de l’Humanité par l’UNESCO, depuis le 15 juillet 2005.
Par ailleurs, on peut s’interroger et se demander si « l’Habiter » des gens des villes est différent de celui des campagnes ?
La réponse pourrait être « oui » mais seulement au sens matériel, car « Habiter » authentiquement ne dépend pas d’abord du décor géographique. La question n’est pas où l’on vit, mais si l’on transforme un espace fonctionnel en monde signifiant.
« Habiter » désigne alors une manière d’être au monde, de se situer, de donner sens à son existence, dans un environnement naturel, social et symbolique. C’est tisser des relations, comprendre son environnement, y développer un attachement.
IV - Mise en dialogue des trois conceptions évoquées
Quelle peut être la mise en dialogue de ces trois perceptions, autrement dit :
« Le sacré comme structure de l’existence »,
« L’homme moderne qui se pense comme libéré du passé »
Et la troisième voie :
« La perte de sens commun » d’Annah Arendt, où le problème n’est pas
seulement religieux mais politique
« Bâtir, habiter, penser » de Martin Heidegger pour qui la question
de l’habitat interroge notre rapport au monde.
On peut résumer ainsi, la mise en dialogue :
. D’après l’anthropologie, la disparition du sacré amène à la perte des structures de sens.
. Selon l’ontologie /la métaphysique, l’impossibilité d’habiter réduit le monde à l’utilisable
. D’un point de vue politique et suivant la conception d’Arendt, la perte du sens commun conduit à la disparition du monde partagé.
Cette mise en dialogue permet aussi de poser une question centrale :
Comment réinventer « l’habiter et le commun » sans métaphysique forte, sans recourir à une instance transcendante, telle que Dieu, la Nature, une Raison absolue ou autres, qui en garantirait la cohésion ? Autrement dit, comment « faire monde » dans un cadre immanent ?
C’est précisément là que se situent beaucoup de pensées contemporaines, qui tentent réinventer « l’habiter et le commun » sans métaphysique forte.
Le « commun et l’habiter », peuvent alors être reconstruits selon quatre orientations :
. L’immanence, caractérise ce qui est intérieur à un être ou à une pensée, sans fondement extérieur, seulement des connexions, des agencements, l’on compose un monde habitable.
. Les pratiques, le « commun » se fait, il ne se déduit pas, et « l’habiter » participe à des pratiques langagières, sociales, techniques,
Pierre Bourdieu parle « d’habitus »
. La pluralité, il n’y a pas d’unité finale, mais une coexistence de mondes partiels, composés d’humains et de non-humains (climat, sols, espèces…)
Bruno Latour, (philosophe, anthropologue et sociologue contemporain, 1947 - 2022) parle de refonte profonde de la modernité et d’écologique relationnelle.
. La processualité, les réalités sociales sont toujours en devenir, en construction, jamais stabilisées définitivement.
Pour Tim Ingold (anthropologue britannique contemporain) « habiter » correspond à être engagé dans un environnement en transformation et le « commun » est un ensemble « de relations en devenir qui relient les êtres entre eux et leur environnement ».
Dans « Bâtir, habiter, penser » d’Heidegger, l’homme n’est pas d’abord un sujet rationnel, mais un être qui habite en relation signifiante avec les quatre dimensions, qui s’entrelacent et se reflètent mutuellement :
. la terre (avec le règne, minéral, végétal et animal)
. le ciel (avec le cycle du temps, les saisons, les plantes, le jour, la nuit, les étoiles)
. les mortels (avec les êtres humains qui possèdent le langage et sont conscients de leur finitude)
. les divins (avec la dimension du sacré, de l’invisible)
Pour Heidegger c’est le concept du “quadri parti”, l’Être du quadri parti, la nouvelle manière de nommer le monde avec la terre, le divin, le ciel et les mortels. Le sens vient de cette coappartenance.
V - Conclusion
Eliade nous rappelle que le sacré est une constante humaine.
Arendt nous alerte sur la perte du sens commun.
Heidegger nous invite à réapprendre à habiter.
Il ne s’agit pas d’opposer naïvement une civilisation traditionnelle harmonieuse à une société moderne destructrice.
. Si les sociétés dites « premières » vivent dans un monde où le sacré donne orientation et sens,
. Si les civilisations occidentales vivent dans un monde désacralisé, historique, technique.
Aucune société ne peut vivre sans donner sens à ce qu’elle habite.
Alors, comment redonner au monde une profondeur habitable ?
Peut-être en changeant de paradigme, en habitant poétiquement ?
Mais ça veut dire quoi : poétiquement ?
Nous ferons appel à deux contemporains : Christian Bobin, écrivain et poète (1951 – 2022) et Aurélien Barrau, astrophysicien et philosophe (né en 1973).
Le premier, Christian Bobin dit que nous souffrons d’un langage de plus en plus réduit à sa fonctionnalité, un langage technique, productif qui « nous a rendu le monde étranger à nous-mêmes, la poésie permet de l’apprivoiser, de mieux le réhabiter ».
Il donne une image : au moyen-âge, on creusait dans le mur des hospices un guichet où les mères affolées pouvaient déposer leur bébé pour qu’il puisse vivre, l’écriture poétique serait un guichet de papier où la vie nouvelle née pourrait attendre en confiance d’être adoptée.
Le second, Aurélien Barrau le dit différemment. Pour lui, ce n’est pas écrire de la poésie, c’est vivre vraiment en faisant bien la différence entre le prosaïque et le poétique :
- Le prosaïque c’est l’utilisation d’une chose,
- Le poétique, c’est la chose elle-même,
- Le prosaïque relève de la communication,
- Le poétique, relève de la communion, de la relation,
- Le prosaïque c’est de l’exploitation,
- Le poétique c’est de la connivence, de la création,
- Le prosaïque est domestiqué, intégré,
- Le poétique est sauvage,
- Le prosaïque est mesurable et fini,
- Le poétique est présence pleine et entière, nervurée d’imprévus,
- Le prosaïque répond à des besoins
- Le poétique sert à exprimer des désirs.
Et bien sûr, il faut se loger, se nourrir, s’abriter (pyramide de Maslow) mais si nous privilégions un mode d’être poétique dans chacune des dimensions de l’action. Si nous changions le paradigme, alors nous pourrions vassaliser le prosaïque au poétique et non l’inverse.
Alors, nous respecterons la terre sans la profaner et nous regarderons le ciel pour sa beauté et non pour le coloniser.
Ce serait une vraie révolution .
***
Personne ressource : Christian Carle, Président d’honneur du Café Philo.
Sources :
Le sacré et le profane-Mircea ELIADE
Condition de l’homme moderne-Hannah ARENDT
Le plâtrier siffleur-Christian Bobin
Pour une révolution politique, poétique et philosophique-Aurelien Barrau
Documentations et illustrations (cartes)- Wikipédia
Podcast de Radio France du 29/01/2020. Extraits de « Bâtir, habiter, penser » de Martin Heidegger, dans Essais et conférences, Editions Gallimard, 1958.
Echanges avec Céline Bonicco-Donato, maître de conférences à l’Université de Grenoble Alpes, Ecole Supérieure d’Architecture.
Podcast de Radio France du 20/04/2018. Extraits de l’introduction faite par Stéphane François, historien des idées et politologue, à l’ouvrage collectif qu’il a dirigé « Un XXIème siècle irrationnel », dans la collection « Alpha » des éditions du CNRS.
Documentations - Wikipédia - Actu-Culture.com - Google – ChatGPT
***
Questionnaire qu’est-ce qu’habiter le monde ?
Cochez la réponse qui vous semble la plus juste.
1) Un lieu est avant tout :
Mesurable. 1
Fonctionnel. 9
Mémoriel. 1
Relationnel. 6
2) Le temps peut-il habiter un lieu
Oui. 8
Parfois. 7
Non. 2
Jamais pensé à ça
3) Le temps ressemble-t-il plutôt :
Une ligne. 3
Un cycle. 7
Des moments liés 4
Difficile à dire. 3
4) Devant un lieu ancien ou sacré, vous ressentez plutôt :
Une distance ou rien 2
De la curiosité. 1
Du respect. 4
Lien avec le passé. 10
5) Fermer temporairement un lieu pour le protéger c’est
Une contrainte. 1
Une règle pratique. 5
Respecter un rythme. 2
Un acte collectif symbolique. 9
6) Pour vous repérer, vous faites confiance :
Aux cartes. 8
Au GPS. 2
Aux repères naturels. 5
À votre ressenti. 2
7) En quelques mots, citez un lieu important de votre vie et dites ce qu’il représente pour vous.
8) Que pensez-vous des recherches généalogiques ?
Déroulement du questionnaire et analyse des résultats.
Les 17 participants ont été répartis en quatre sous-groupes, les réponses cochées individuellement additionnées.
Les questions ouvertes, discutées en sous-groupe puis répertoriées.
Les réponses au questionnaire montrent que la majorité des participants ne perçoivent pas l’espace et le temps comme totalement séparés.
Même lorsque l’espace est d’abord envisagé comme fonctionnel, les lieux apparaissent souvent chargés de souvenirs, d’émotions ou de continuité entre passé et présent.
Dans plusieurs groupes, l’idée que « le temps peut habiter un lieu » est apparue spontanément, notamment au travers d’expériences personnelles liées à des maisons, des lieux d’enfance, des paysages.
Cette vision rejoint la vision polynésienne dans laquelle un lieu n’est jamais neutre. Les résultats révèlent ainsi que même dans une société occidentale contemporaine, les individus portent en eux une perception intuitive et relationnelle de l’espace et du temps.
Ces réponses rendent visibles les perceptions que nous avons tous mais que notre culture moderne ne nous permet pas d’exprimer.
Réponses à la question 7, un lieu important : lieu de naissance, la mer, Paris, Venise, Le Mont St Michel, la Norvège, Vézelay, l’Algérie, la Polynésie, lieu de l’instant présent, lieu libre et sans contrainte…
Réponse à la question 8, recherches généalogiques : 10 participants les jugent importantes, 2 d’entre eux mènent ou ont mené de telles recherches.
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