La liberté est-elle un droit naturel ?
- cafephilotrouville
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Ariane Lucet et Fabrice Weill 7 juin 2025
ARIANE
La liberté est-elle un droit naturel ? N’éprouvons-nous pas tous cette aspiration irrépressible à être libres ? Ce sentiment que la contrainte nous fait violence et que l’autonomie est notre état légitime ?
Pourtant, dès que l’on se met à y réfléchir avec soin, on réalise à quel point le concept de liberté est complexe.
FABRICE
Je cite: « Plus je réfléchis, plus je trouve de difficultés à savoir même si la liberté existe et s’il m’est donné de la saisir. » Ces mots sont de Jules Lequier, polytechnicien et philosophe méconnu du XIXè siècle, qu’on a parfois surnommé « le Kierkegaard français ». Chrétien et croyant, Jules Lequier a produit une œuvre qui est une réflexion sur la liberté. Et même quelqu’un qui, comme lui, semble avoir consacré une grande partie de sa vie à y réfléchir estime que la liberté est bien difficile à saisir…
Prenons un exemple simple, cité par Lequier. Enfant, il voit une branche d’arbre sur laquelle est posé un oiseau. Il a la liberté de secouer la branche et de faire s’envoler l’oiseau, mais haut dans le ciel une buse attend et le dévore.
Conclusion : l’utilisation de sa liberté peut aussi créer le mal.
Cela pour dire que la liberté est un sujet vaste, complexe et ambitieux, qui bien évidemment ne saurait être traité de manière exhaustive en une poignée de minutes.
ARIANE
Quant à la notion de droit naturel, que signifie-t-elle ? Est-ce qu’il s’agit d’une prérogative inhérente à notre condition humaine, universelle et imprescriptible ? Ou s’agit-il d’une construction sociale, qui dépend des contextes historique, culturel et politique ? Est-ce que la liberté est liée à notre être, indissociable, ou s’agit-il d’un combat permanent, d’une conquête jamais achevée?
Sur cette question de « droit naturel », prenons John Locke, au XVIIè siècle. Il est l’un des premiers à théoriser un état de nature dans lequel les hommes sont libres et égaux et possèdent des droits naturels inaliénables : le droit à la vie, à la liberté et à la propriété. Pour Locke, le gouvernement légitime est celui qui protège ces droits. Et si le gouvernement ne respecte pas ces droits, les citoyens ont le droit de lui résister.
Toutefois, la question que l’on peut se poser, c’est qu’est-ce qui est naturel chez l’être humain ? Notre nature est-elle fixe et immuable ou est-elle en constante évolution, façonnée par l’histoire, la culture, l’environnement ? Et si la nature humaine est difficile à saisir, comment fonder des droits sur elle ? Des penseurs comme David Hume ont mis en lumière la question du passage de l’être au devoir être. Ce n’est pas parce que les choses sont d’une certaine manière (naturelle, par exemple) qu’elles devraient être ainsi. L’observation de la nature, estime Hume, ne peut à elle seule dicter des principes moraux ou des droits.
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Revenons à la liberté.
Au sens courant, la liberté est perçue par le plus grand nombre comme l’absence de contraintes, autrement dit comme le pouvoir de faire tout ce que l’on désire. Sans entrave. Pourtant, nous savons tous que la liberté se heurte toujours aux limites que lui impose la contrainte. Contrainte de trois ordres. La contrainte sociétale (avec les lois), la contrainte morale, avec la conscience morale, et la contrainte naturelle avec les lois de la physique et son déterminisme général. Par exemple, sur terre, rien ni personne n’échappe à la loi de la gravité.
Au cours des siècles, de nombreux philosophes ont nourri de leur réflexion le concept de liberté, avec des approches souvent antagonistes. Pour résumer à gros traits, trois thèses semblent s’affronter. D’une part les déterministes, dont Spinoza est sans doute la figure de proue. D’autre part les partisans du libre-arbitre, du choix, tels que Sartre et Jules Lequier. Et enfin ceux qui ont cherché à concilier les deux, parmi lesquels, entre autres, les Stoïciens, Descartes et Kant.
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Dans la philosophie occidentale, la liberté constitue une notion centrale, une quête, une finalité, l’un des fondements mêmes de la démarche philosophique. Kant considérait d’ailleurs qu’il existe trois grands problèmes métaphysiques que la science ne pourra jamais résoudre : Dieu, la liberté et l’immortalité. Il pensait en effet que les scientifiques ne seront jamais en mesure de prouver l’existence de Dieu, de déterminer si nous avons ou non un libre-arbitre et de savoir avec certitude ce qui se passe après la mort.
En philosophie, la notion de liberté, de choix, de libre-arbitre s’oppose en général au déterminisme, au fatalisme et à toute pensée qui affirme que les êtres naturels sont soumis à une nécessité stricte qui les détermine entièrement et selon laquelle la volonté humaine n’est pas libre.
Le déterminisme a clairement dominé la philosophie de l’Antiquité. Pour Aristote, l’arbitraire et la possibilité d’agir n’importe comment dans la plus parfaite contingence sont la caractéristique des esclaves. Voici ce qu’il écrit dans « Métaphysique » : « Il en est de l’univers comme d’une famille où il est le moins loisible aux hommes d’agir par caprice mais où toutes leurs actions, ou la plus grande partie, sont réglées. Pour les esclaves et les bêtes, au contraire, peu de leurs actions ont rapport au bien commun, et la plupart d’entre elles sont laissées au hasard. »
Plus tard, les Stoïciens ont tenté de concilier la nécessité du destin et la liberté de la volonté. Pour accéder à la sagesse, il faut selon eux distinguer les choses qui dépendent de nous et celles qui n’en dépendent pas. Voici, par exemple, ce qu’écrivait Epictète au 1er siècle: « La liberté d’un homme s’identifie à l’assouvissement de ses désirs. Elle est d’abord une capacité à jouir sans entrave. » Mais il ajoute : « La liberté du vouloir est vide si elle n’est pas ordonnée au Bien. Nous ne pouvons jouir sans entrave que si nous limitons nos désirs au domaine de ce qui dépend de nous. (…) Les choses qui dépendent de nous sont libres par leur nature, rien ne peut ni les arrêter ni leur faire obstacle. Celles qui n’en dépendent pas sont faibles, esclaves, dépendantes, sujettes à mille obstacles et à mille inconvénients, et entièrement étrangères. »
On doit aux Stoïciens la mise en exergue d’un « sentiment trompeur de liberté qui n’est en réalité qu’un esclavage des passions ».
En fait, l’idée commune que la liberté réside dans celle du choix est tardive. Elle voit le jour à la fin de l’Antiquité, en particulier chez Saint-Augustin.
Comme Epictète, Saint-Augustin estime que la liberté humaine est indissociable du Bien. Mais lui, à la différence des Stoïciens, considère que Dieu a donné à l’homme le libre-arbitre pour qu’il en fasse bon usage. Etant libre, l’être humain peut mal agir (entendez agir contre la volonté de Dieu) et tomber dans le péché, ce qui le rend responsable de sa chute. C’est d’ailleurs une position que l’Eglise défendra au fils des siècles.
Petite parenthèse, Schopenhauer expliquera par l’influence du christianisme la persistance de cette illusion que constitue à ses yeux le libre-arbitre.
Dans ses méditations métaphysiques, Descartes affirme que la pensée est libre par essence, par opposition à la nature, qui est conditionnée par les lois de la causalité. Il caractérise l’expérience de la liberté comme le pouvoir d’affirmer ou de nier, de prendre un parti ou un autre. Autrement dit, il estime que la liberté s’éprouve lorsque nous jugeons. Il s’agit de la liberté de penser, de reconnaître et d’énoncer la vérité. De savoir choisir le meilleur parti.
Dans sa IVè Méditation, Descartes écrit ceci: « Cette indifférence que je sens lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d’aucune raison est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt apparaître un défaut dans la connaissance qu’une perfection dans la volonté. »
Evidemment, cela fait penser au fameux âne de Buridan, qui avait faim et soif et qui est mort car il n’arrivait pas à choisir entre l’avoine et l’eau, alors que les deux étaient à sa portée.
Spinoza aussi liera la liberté à la connaissance. Mais lui va plus loin que Descartes en développant une vision du monde qui tend à expliquer l’ensemble des phénomènes naturels et humains en recourant à la causalité. Spinoza, C’est le champion du déterminisme. Pour lui, le libre-arbitre n’existe pas. Tout ce qui se produit est déterminé pas des causes naturelles. Tout suit un enchaînement nécessaire de cause à effet. Et la liberté humaine n’est qu’une illusion. Spinoza écrit d’ailleurs que « les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés ».
Quand Descartes affirme que la pensée est libre, Spinoza répond que « pensées et sentiments humains sont déterminés par des causes externes et ne sont pas libres ».
En d’autres termes, aux yeux de Spinoza, l’homme n’est pas une entité autonome ou indépendante qui agit uniquement selon ses propres lois et qui peut agir en dehors de l’influence de l’univers.
Dans sa « Critique de la raison pure », Kant s’interroge en ces termes dans sa troisième antinomie : « Suis-je libre ou suis-je conduit par le destin ? » En effet, si tout dépend du destin, comment certaines choses peuvent-elles dépendre de nous ? Soit la nature est la seule maîtresse des choses, soit l’homme est lui aussi maître au sein de la nature. Et si l’homme n’est pas libre, sur quoi, dès lors, fonder une responsabilité morale ? Pour le grand philosophe allemand des Lumières, la liberté humaine ne peut être sauvée qu’à la condition de la concevoir non dans un rapport aux lois de la nature mais aux lois de la raison pratique – traduisez par l’action.
Chez Kant, la liberté va certes se confondre avec la volonté, mais la volonté bonne, celle qui rend mon action morale. Dit autrement, Kant considère que la liberté humaine n’est pas le simple libre-arbitre, elle est l’autonomie morale, la capacité rationnelle de soumettre sa volonté aux lois éthiques qui établissent les normes universelles de l’action. Il assimile donc liberté et moralité.
D’ailleurs il écrit : « Une volonté libre et une volonté soumise à des lois morale sont par conséquent une seule et même chose. » Autrement dit, nous ne sommes libres que quand nous agissons moralement, indépendamment de toute inclination sensible. On est donc très loin de ceux qui pensent qu’être libre signifie je fais ce que je veux, quand je veux et comme je veux !
Au siècle suivant, Schopenhauer s’orientera vers une vision déterministe, mais en version essentialiste. Pour lui, l’être humain est en effet un être déterminé une fois pour toutes par son essence, qui possède, comme tous les autres êtres de la nature, des caractéristiques individuelles fixes, persistantes, qui déterminent nécessairement des réactions diverses en présence de stimuli extérieurs. Il en résulte que l’homme est comme il veut et qu’il veut comme il est. Schopenhauer ne croit donc pas du tout au libre-arbitre. Il pense qu’il y a détermination matérielle et essentialiste de l’action humaine. Tout le contraire de Sartre et de l’existentialisme.
Cette vision des choses n’est pas très éloignée de celle de Bergson. Pour lui, est libre non pas l’être qui échappe aux lois de la nature mais celui qui parvient à une lucidité sur soi et à un accord profond avec soi-même. L’acte libre serait donc un acte qui découle de soi-même, c’est-à-dire qui révèle notre nature essentielle. Une conception que Sartre récusera avec force. Nous y reviendrons.
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Freud ainsi que Marx considèrent que nous ne sommes pas libres à cause forces internes ou externes. Pour Marx, à cause de l’exploitationde l’homme par l’homme. Pour Freud, parce que face à la conscience se dresse l’inconscient. Nos actions sont donc engendrées par des causes qui nous échappent.
Freud estime que l’homme est enchaîné à son inconscient, et que la cure psychanalytique peut l’aider à rompre ses chaînes. Marx, lui, affirme que la liberté viendra de la Révolution.
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Impossible de faire ce tour d’horizon sans évoquer Nietzsche, qui estime que l’homme libre est celui qui impose sa volonté (le fameux concept de volonté de puissance) et n’admet aucune entrave qui viendrait la restreindre. La liberté, telle que la conçoit Nietzsche, ne supporte aucun interdit, et d’abord de l’Etat, qu’il qualifie de « monstre froid» - fût-il démocratique. Pour lui, la liberté consiste à vouloir être seul responsable de soi-même, être maître de soi – sans maître, sans Dieu, sans disciples. Ni Dieu ni maître…. Ça doit vous rappeler quelque chose !
Revenons à Sartre, et à sa vision existentialiste. Sartre est absolument partisan du libre-arbitre. Il affirme que l’être humain est défini par ses actes et par les choix qu’il fait. C’est-à-dire que l’existence précède l’essence car la conscience est néant. L’homme, selon Sartre, façonne sa propre essence à travers ses choix, qui sont des actes de libre-arbitre, et doit inévitablement faire face au poids de leurs implications et de l’avenir qu’ils façonnent.
Citons Sartre : « Il n’y a pas de déterminisme, l’homme est libre, l’homme est liberté. Si, d’autre part, Dieu n’existe pas, nous ne trouvons pas en face de nous des valeurs ou des ordres qui légitimeront notre conduite. Ainsi, nous n’avons ni derrière nous ni devant nous dans le domaine numineux des valeurs (numineux = phénomène mystérieux que l’on apparente au divin) des justifications ou des excuses. C’est ce que j’exprimerai en disant que l’homme est condamné à être libre. Condamné parce qu’il ne s’est pas créé lui-même et par ailleurs cependant libre parce qu’une fois jeté dans le monde il est responsable de tout ce qu’il fait. »
Sartre pense aussi que ceux qui refusent l’idée que l’homme est libre font preuve de « mauvaise foi », ce sont ses mots. Car ceux-là versent dans l’auto-illusion et la fuite devant la vérité de leur liberté et de leur responsabilité. Pour lui, l’homme est libre et sans excuse.
Mon camarade Fabrice, ici présent, a estimé qu’il était impossible de traiter ce sujet de la liberté sans en évoquer un aspect politique. Il a donc convoqué, pour conclure, l’un de ses penseurs favoris : Claude Levi-Strauss.
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Le 19 mai 1976, à la demande du Président de l’Assemblée Nationale, Levi-Strauss s’est exprimé devant les députés français sur la question de la liberté.
Les pouvoirs publics s’étaient mis en tête de légiférer sur la liberté. Ils souhaitaient donner un fondement universel à la liberté et aux droits qui en découlent. La majorité définissait la liberté comme «aractère distinctif de la volonté humaine alors que les communistes considéraient la liberté comme un « droit imprescriptible possédé par tout être humain». Ce qui s’était déjà largement vérifié en URSS et dans ses pays satellites !!!!
Il tira de cette intervention un article intitulé ‘’ Réflexions sur la liberté » ‘’ publié dans son recueil ‘’ Le regard éloigné’’, compilation des textes qu’il pensait être les plus importants de sa carrière.
« Toute liberté s’exerçant pour tourner ou surmonter une contrainte et toute contrainte présentant de fissures et des points de résistance qui sont pour la création des invites , rien ne peut mieux dissiper l’illusion contemporaine que la liberté ne supporte pas d’entrave et que la vie sociale et l’art requièrent pour s’épanouir un acte de foi dans la toute-puissance de la spontanéité, illusion où on peut voir un aspect de la crise qui traverse actuellement l‘Occident. »
L’idée de liberté est apparue à une date récente, les contenus qu’elle recouvre sont variables, et une petite fraction de l’humanité y adhère.
Derrière la Déclaration des droits de l’homme en 1789 se profilait la volonté d’abolir des libertés concrètes et historiques: privilèges de la noblesse, du clergé, des corporations bourgeoises dont le maintien faisait obstacle à d’autres libertés.
De même les partisans de l’idéologie totalitaire peuvent se sentir libres quand ils pensent et agissent comme la loi l’attend d’eux.
Puis Levi Strauss cite Montesquieu :
Montesquieu n’avait pas pensé que la vertu peut être imposée à un peuple en une génération par des procédés qui non rien à voir avec elle.
Mais peut-être que Montesquieu n’a pas été tenté de pousser son « homme de bien » au bord du gouffre totalitaire quand il écrit :
« La liberté politique pour un citoyen est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté et pour qu’on ait cette liberté il faut qu’un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen. »
Il faut des lois, elles sont le rapport nécessaire qui dérivent de la nature des choses. Tous les êtres ont leurs lois, la divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l’homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois l’homme à ses lois.»
« La liberté ne consiste point à faire ce que l’on veut mais à pouvoir faire ce que l’on dit vouloir et n’être point contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir. »
Et de poursuivre ainsi: «Vouloir fonder le droit à la liberté sur la nature de l’homme prête à deux critiques :celle d’arbitraire, d’abord, puisque suivant les temps, les lieux et les régimes, l’idée de liberté admet des contenus différents
Deuxièmement ,le fondement proposé est fragile à cause de la nécessité de restituer à la liberté son caractère relatif. Le législateur n’accorde jamais une liberté qu’en se réservant la faculté de la restreindre ou même de l’abolir.
Il convient donc de méditer les remarques de Jean-Jacques Rousseau:
‘’On commence par rechercher des règles dont il serait à propos que les hommes convinssent entre eux puis on donne le nom de loi naturelle à la collection de ces règles sans autre preuve que le bien qu’on y trouve résulterait de leur pratique universelle. Voilà assurément une matière très commode de composer des définitions et d’expliquer la nature des choses par des convenances arbitraires.’’
CLS de conclu ainsi et nous aussi:
En donnant un fondement prétendument rationnel à la liberté on la condamne à évacuer un riche contenu et à saper ses propres assises. Car l’attachement aux libertés est d’autant plus grand que les droits qu’on l’invite à protéger reposent sur une part d’irrationnel.
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